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Rob Hopkins : "La collapsologie ne doit pas entamer notre imagination"


Rob Hopkins, crédit : Mattias Olsen

À l’heure de l’urgence écologique et d’un monde qui s’effondre, un abysse sépare souvent ce que nous voudrions faire (comportements, action politique, consommation...) de ce dont nous sommes capables. Beaucoup de nos concitoyens vivent un débat intérieur, un dilemme secret. Nous avons interrogé à ce sujet Rob Hopkins. Ce Britannique a initié le mouvement des Villes en Transition dans sa propre ville de Totnes (7 700 habitants), dans le Devon, il y a 14 ans. Aujourd’hui 960 initiatives à travers le monde prennent exemple sur cette réussite et travaillent en réseau. Mais qu’en est-il de sa quête d’équilibre personnelle, dans sa vie quotidienne ?


– Au-delà de ton engagement public, quels sont les changements que tu as mis en place dans ta vie quotidienne (réduction de l’impact de tes transports, alimentation, logement etc...) et dont tu es fier ? 

J’ai cessé de manger de la viande à l’âge de 14 ans. Je suis donc végétarien depuis trente-huit ans. J’ai aussi cessé de prendre l’avion en 2006. J’ajouterais que je me déplace beaucoup en vélo autour de chez moi. J’ai aussi toujours fait pousser une partie de notre alimentation dans un potager (NDLR : Rob a été professeur de permaculture). Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis fier de tout cela : je suis comme ça, ni plus ni moins.

"J'ai cessé de manger de la viande à 14 ans, cessé de prendre l'avion en 2006... mais je ne suis pas fier de tout cela. Je suis juste comme ça"

– Ce doit être un sacré dilemme de décider de cesser de prendre l’avion lorsqu’on est animateur d’un réseau mondial et conférencier. Comment as-tu géré cela ? 

Au départ ce n’était pas la plus facile des décisions, puis les réactions autour de moi m’ont conforté : refuser de se rendre à un événement trop éloigné puis expliquer au public pourquoi, par vidéo-conférence, et préciser la quantité d’émissions de GES évitée, c’est un acte qui a parfois plus d’impact que de venir physiquement. D’ailleurs les gens applaudissent fort cette décision et certains me disent que mon choix les encourage à faire de même. Ils constatent que c’est possible de travailler sans se déplacer en avion. 

Rob Hopkins a initié le mouvement des Villes en Transition il y a 14ans

– Quelle a été ta source d’inspiration pour changer et faire ces choix de vie plus écologiques ? 

Cela vient d’une rencontre très marquante lors d’un long séjour que j’ai fait en Italie dans les années 1990, dans un monastère bouddhiste près de Pise. Un paysan du village voisin venait régulièrement nous chercher pour qu'on lui donne un coup de main. Guido avait 80 ans, il tenait sa ferme tout seul et en plus de la production qu'il vendait, il cultivait bien sûr ses propres aliments – y compris le raisin de son vin. Il avait un cheval, une vache et quelques poules. Il conduisait un tracteur antique à l'arrière duquel nous devions nous accrocher pour semer ou planter pendant qu'il conduisait et nous hurlait ses instructions. J’ai été très marqué par l’intégrité de sa vie et de ce travail. En fait j’ai toujours eu tendance à graviter autour de gens qui font ce type de choix de vie.

"J'ai toujours gravité autour de gens qui faisaient des choix de vie inspirants"

– Choisir son entourage peut faciliter l’adoption de comportements plus sobres ?

Clairement ! C’est difficile de faire face à un entourage hostile. Arrêter l’avion, c’est une décision que ma femme partageait et donc nous n’avons jamais voyagé en avion en famille. Un jour, mes grands parents ont voulu emmener nos enfants au ski en avion. Nous avons dit que nous n’étions pas d’accord et ils l’ont très mal pris et ont argumenté pendant deux ans ! En face, il faut être calme, déterminé, confiant et ne pas devenir moralisateur. De même, au début des années 1980, un végétarien passait pour une sorte d’abruti extrémiste religieux. Et pendant des années personne n’aimait les vegans qui saisissaient chaque occasion d’expliquer leur choix. Les gens pensaient « putain, mais laisse moi manger ma saucisse tranquille, je t’ai rien demandé ! ». Mais les vegans ont beaucoup changé et se montrent comme des gens avenants, qui mangent une nourriture savoureuse et appétissante, et sont en excellente santé. Ils sont mieux acceptés. Cela montre qu’il faut soigner la manière de parler aux autres de nos engagements. 

Rob Hopkins

– C’est parfois difficile de changer nos pratiques, nos habitudes. De ton côté comment parviens-tu à passer à l’acte et concrétiser les choix que tu fais ? Plus généralement, comment réduire la distance entre nos souhaits, nos convictions et la réalité, sans trop de frustration ? 

Cela dépend étroitement du contexte. Reprenons l’exemple de l’avion : un commercial qui voyage loin et souvent aura du mal à annoncer à ses collègues « Je ne prends plus l’avion ! », tout comme quelqu’un qui a de la famille à l’autre bout du monde. Il faut chercher des compromis selon sa situation. Celui qui doit absolument prendre l’avion pour gagner sa vie peut cesser de le prendre dans le cadre de sa vie personnelle dans un premier temps. Il faut aussi accompagner ces décisions : réaliser par exemple un voyage en train extraordinaire et partager ce que l’on a vécu avec ceux qui restent sceptiques. Souvent ça passe, mais il arrive aussi que ce soit difficile. Avec le/la conjoint(e) notamment : parfois les couples se séparent. L’un des deux fait sa prise de conscience climatique et l’autre non. C’est triste mais cela arrive et il ne faut pas l’occulter. 

"Adopter des pratiques peut parfois conduire à la séparation d'un couple. L’un des deux fait sa prise de conscience climatique et l’autre non. C’est triste mais ça arrive..."

– Parfois, c’est aussi la cohérence personnelle qui en prend un coup parce qu’on est accro à une forme de confort, par exemple, et qu’on ne parvient pas à faire évoluer nos comportements. Comment résoudre la dissonance cognitive qui nous conduit dans certaines conditions à baisser la garde et renier certaines convictions ? 

Nous avons tous des moments de dissonance cognitive. Être tiraillé ainsi peut être difficile à vivre. D’ailleurs les conservateurs et climato-sceptiques adorent pointer ces compromis ou ces contradictions pour se moquer des activistes : « Tu veux lutter contre le changement climatique alors que tu bois du café. Sais-tu au moins d’où vient le café...? » Mais cette critique est sans substance : nous vivons tous dans un monde imparfait, contradictoire et on doit faire avec : on ne peut pas s’en extraire. Les compromis sont inévitables. Vivre en 2020 sans émissions carbone tout en faisant ce que la société attend de nous  - payer ses factures, emmener ses enfants à l’école etc. - est impossible. Mais les comportements peuvent évoluer rapidement et la situation devenir plus favorable. Prenons l’exemple de la cigarette : plus personne ne fume dans les bars. De la même manière, on trouve des laits végétaux partout aujourd’hui et les magasins de produits locaux se multiplient. Des choses qui paraissaient complètement décalées et farfelues sont devenues ce qu’il y a de plus cool. Récupérer les déchets alimentaires des supermarchés paraissait complètement aberrants il y a seulement quelques années. Aujourd’hui, pour beaucoup, c’est très bien vu. Ce constat nous pousse à être plus audacieux. 

Photo sur Mick Haupt sur Unsplash

– Néanmoins, il reste difficile de savoir si nos actions sont suffisantes pour sauver le climat et la biodiversité... Où placer le curseur pour avoir un impact réel ? 

Aborder la question sous cet angle de calcul d’impact et de consommation n’est pas suffisant pour aller chercher le meilleur de soi-même et être ambitieux : le point clé pour aller plus loin et faire la différence, de mon point de vue, c’est le changement intérieur. Le plus important est de devenir une personne plus compatissante et mieux connectée aux autres. L’imagination est aussi un levier considérable qui permet d’avoir un plus grand impact sur la course du monde. Lire plutôt que de passer son temps sur les réseaux sociaux, être aussi curieux que possible à propos des nouvelles idées, qu’il s’agisse de beaux textes, d’œuvres d’art, etc. C’est essentiel pour se dépasser et aller plus loin. 

"Le moyen d'avoir un impact réel par son action, de mon point de vue, c’est le changement intérieur."

– Les décideurs peuvent-ils vraiment gouverner sans avoir une grande cohérence entre leur engagement et leurs propres choix de vie ? 

En pratique c’est ce qu’ils font. Boris Johnson n’a-t-il pas promis une eau et un air plus propres ? Tout le monde sait bien que ce sont des bobards ! Peu de politiciens mettent leurs actes en cohérence avec leurs discours, peu d’entre eux ont un vrai rêve dans le sens où l’entendait Martin Luther King. Il existe bien des politiciens qui ne prennent plus l’avion, sont végétariens, remplacent la voiture par le vélo. Mais on croise ce genre de personne plus souvent chez les élus locaux. Moins dans les hautes sphères : un ministre qui fait connaître son végétarisme sera accusé de ne pas soutenir les éleveurs. À l’échelon local il est plus facile de mettre en relation idéaux et pratiques. 

Photo de Christopher Harris sur Unsplash

– Comment reçois-tu le message des collapsologues ? Quelle place cela trouve dans ta propre réflexion et ta vision de l’avenir ? 

Ha… Tu as réservé la plus longue question pour la fin ! Tout d’abord, je dirais que c’est un exercice un peu facile de rassembler tous les événements et les prévisions les plus déprimants et de les montrer en disant : « L’effondrement est inévitable ». Ce n’est pas forcément pertinent car ce sujet relève d’une vision de personnes privilégiées. C’est un sujet d’occidentaux plutôt aisés, alors que les catégories les plus pauvres de la planète diraient que cet effondrement a déjà eu lieu il y a bien longtemps. Porto Rico ou Haïti ont déjà vécu leur effondrement. Ce message parvient surtout à ceux qui ont le loisir d’étudier un peu le climat, la physique et les enjeux politiques etc… Ma crainte la plus profonde est que cela peut paralyser les gens et les rendre fatalistes, nihilistes, déprimés et vidés de toute énergie. Comme certains de mes amis autrefois très actifs dans la Transition, qui, une fois engagés dans la collapsologie ont glissé dans une sorte de trou noir de désespoir et n’ont plus rien fait. En ce sens, le pessimisme est un luxe qu’on ne peut pas se permettre. Certains, bien sûr, parviennent à transformer cela en motivation : une fois passée la période de déprime, ils en retirent une réelle énergie pour agir. 

Photo de Goran Horvat de Pixabay

– Est-ce que ce constat n’est pas indispensable ? Car comment soigner l’humanité, la planète, sans diagnostic juste ? Imagine un malade à qui l’on déclare qu’il a un simple rhume alors qu’il est atteint d’un cancer...

Certains aspects dans la collapsologie sont utiles, tu as raison : elle livre une analyse honnête et juste du risque que nous courons aujourd’hui. Mais en faire un message dominant pour un large public sans évoquer de solution possible, est dangereux. Un médecin doit être compatissant. Annoncer à quelqu’un qu’il a un cancer se fait de manière adaptée : si quelqu’un est particulièrement fragile, il faut trouver les mots. Aussi pour moi ce message d’effondrement devrait s’inscrire systématiquement dans le contexte d’une recherche de solutions proposées. 

"Les mouvements citoyens ont besoin d’un rêve et d’une vision."

– En quoi cela change-t-il la situation, en vérité ? 

Je t’explique avec un exercice que Joanna Macy - une docteure en philosophie extraordinaire qui participe au mouvement de la Transition – nous propose parfois. Elle demande de compléter une phrase : par exemple « Quand je pense au changement climatique je me sens… ». Maintenant essaie avec l’effondrement : « Quand je pense à l’inévitable effondrement je me sens… ». Puis essaie avec ceci : « Quand je pense à mon implication dans un mouvement social concerté, efficace, mobilisant suffisamment les gens pour éviter la pire version de l’effondrement, je me sens… ». Est-ce qu’en te posant cette question tu ne te sens pas plus à même d’agir ? C’est ce qui manque dans la collapsologie. On peut illustrer cela autrement : que serait-il arrivé si, en août 1963 au Lincoln Memorial, Martin Luther King avait dit : « J’ai un rêve… euh en fait non pas du tout, je crois que c’est trop tard, ça ne marchera jamais et tout va s’écrouler » ? Les mouvements citoyens ont besoin d’un rêve et d’une vision. Nous devons créer cette sorte de mémoire du futur pour voir à quoi il ressemblerait. La collapsologie ne doit pas faire perdre cette capacité d’imaginer et de raconter un avenir possible. 



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