Le MagDes idées pour construire demain

L’eau dans l’agglomération parisienne #1

Une eau omniprésente mais invisible


Une première version est parue dans la revue AMAN IWAN, n°2, Mai 2017.


Parce que la canicule et le déficit de très nombreuses nappes phréatiques en France cet été nous rappelle que l’eau est un bien commun précieux et menacé, nous vous proposons un ensemble sur le sujet. Premier volet : la gestion de l’eau à Paris, en quatre articles.

Maxime Algis est architecte. Il fait partie de l’association Aman Iwan qui propose une plateforme transdisciplinaire et collaborative. Grâce à l’édition, l’architecture et la construction, Aman Iwan cherche à construire une lecture critique des rapports qui s’établissent entre des territoires, les populations qui les habitent ou les traversent, et les pouvoirs qui s’y exercent. C’est dans ce cadre qu’il s’est penché sur la question de l’eau dans l’agglomération parisienne. Pour tenter de révéler la complexité et l’opacité de son réseau technique, comme les alternatives écologiques et citoyennes qui se dessinent.


« (…) on s’habitue à la commodité de l’eau courante à domicile et on oublie que pour cela il faut que des gens ouvrent et ferment des valves de distribution, il faut des stations d’élévation qui nécessitent de l’énergie électrique, des ordinateurs qui règlent le débit et gèrent les réserves, or pour tout ça il faut avoir des yeux. »

L’aveuglement, José Saramago, 1995

Dans la capitale, une eau abondante

 

Pour de nombreux territoires, la question de l’eau se pose aujourd’hui en terme de rareté. En effet, la ressource est difficilement disponible, ou se raréfie peu à peu, et son appropriation donne lieu à des conflits opposant les intérêts et les usages des grandes structures à ceux, souvent très différents, des populations. La carence se traduit alors par des problèmes comme la sécheresse des sols, les difficultés d’approvisionnement de l’agriculture, la pollution industrielle ou le déplacement des populations.

Dans le cas de la métropole parisienne cependant, la question de la rareté semble avoir été résolue. L’eau à Paris est partout : elle émerge dans nos douches et nos éviers, mais elle coule aussi et surtout derrière les murs de nos immeubles et sous nos pieds, dans toutes les rues de l’agglomération. Pourtant, l’abondance de cette eau coïncide avec son invisibilité : sa circulation est omniprésente mais silencieuse.

 Les égouts, service de l'assainissement, collecteur du Boulevard Sébastopol (source : wikipedia

De la source au robinet, un itinéraire souterrain

Cette eau ne surgit pourtant pas par miracle. Comme partout sur la planète, elle s’inscrit dans un système spécifique d’exploitation de la ressource naturelle : elle est pompée ou captée en certains points du territoire où la ressource est disponible, puis répartie sur une surface donnée à travers une maille de conduits. Elle repart après utilisation par un second réseau de conduits (égouts) vers des usines d’épuration qui sont placées à proximité de rivières où sont rejetées les eaux épurées. Ce « petit cycle de l’eau », un cycle artificiel, propre aux territoires urbanisés (et qui s’inscrit à l’intérieur du « grand cycle de l’eau » [1]) est rendu possible par l’interconnexion d’équipements (usines de potabilisation, d’épuration) et de conduits qui ensemble forment un « réseau technique ».

Suivons le « réseau technique » de l’eau consommée à Paris intra-muros. Elle est issue de deux types d’approvisionnement : d’une part de sources éloignées jusqu’à 150km du centre de l’agglomération ; d’autre part de prélèvements dans la Seine et la Marne. Une fois cette eau récoltée, elle est potabilisée en usine, généralement placée à proximité du lieu de prélèvement. Quand il s’agit de sources éloignées, l’eau est acheminée jusqu’à proximité de Paris par des aqueducs construits au tournant XXème siècle jusqu’à des usines de potabilisation situées, elles, plus près des lieux de consommation, comme l’usine de l’Hay-les-Roses.

Pour pouvoir atteindre les logements, cette eau potable est stockée dans des réservoirs puis distribuée à travers un ensemble de conduits qui correspondent aux tracés de la voirie. Des canalisations courant sous les trottoirs desservent finalement “en peigne” le réseau domestique.

Une fois qu’elles ont été « usées », ces eaux sont rejetées des immeubles par des descentes connectées aux égouts élémentaires situés sous chaque trottoir. Ces égouts se jettent eux-mêmes vers des collecteurs plus grands menant aux stations d'épuration. Il existe 5 sites d’épuration : Seine amont, Seine centre, Seine aval, Seine Grésillons et Marne aval. Ces sites sont à la fois les lieux de traitement de l’eau, et les points où cette eau traitée est rejetée dans la rivière.

Tuyau d'arrivé d'eau de source dans un des grands bassins du réservoir de Montsouris., Paris XIVe (2014) (source : Eolewind)

Le passage majoritairement souterrain de ces infrastructures et la déconnexion qu’elles occasionnent entre le lieu de production et le lieu de consommation sont à l’origine de ce paradoxe caractéristique de toutes les grandes zones urbaines "développées" : l’eau y est à la fois omniprésente et invisible.

Continuons l’exploration avec le deuxième volet de cette série : quel modèle économique sous-tend le fonctionnement de ce réseau ?

 


Lire la suite :

L’eau dans l’agglomération parisienne #2 : Une crise invisible de la gestion de l'eau

L’eau dans l’agglomération parisienne #3 : Restaurer une gestion démocratique de l'eau

L’eau dans l’agglomération parisienne #4 : Imaginer un modèle décroissant



  1.  Le grand cycle de l’eau correspond à la circulation de l’eau dans le milieu naturel : évaporation de l’eau des océans, qui se condense en nuage au-dessus des terres, retombe sous forme de pluie ou de neige et suit un circuit depuis les points hauts jusqu’aux rivières (chemin de la goutte d’eau) ou migre vers les nappes souterraines, pour retourner progressivement (par écoulement souterrain ou de surface) jusqu’aux océans.

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