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Économie collaborative, économie en mouvement

En 2014, on ne parlait que d’elle dans les médias : l’économie collaborative, l’économie dite du partage... Elle allait révolutionner la société, changer le rapport aux gens, aux choses. Qu’est-elle devenue deux ans plus tard ? Comment a-t-elle évolué ? A-t-elle déjà bousculé notre société et comment ? Le point sur une économie en pleine mouvance.

Ce n’est plus un effet de mode. L’économie collaborative est bel et bien entrée de plain pied dans notre mode de vie. Que ce soit pour se loger, voyager, se déplacer, se nourrir ou encore trouver des moyens de financement, plus d’un Français sur deux a désormais recours régulièrement aux plateformes de ce type d’économie (61 % selon un sondage BVA paru en juin 2014). Celle-ci pèserait désormais 28 milliards d’euros au niveau mondial, soit huit fois plus qu’en 2013, dont 85 % serait captée par les particuliers qui fournissent leurs services. Et cela ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin ! Le cabinet d’audit et de conseil PwC prédisait en effet début septembre que ce chiffre pourrait bien être multiplié par 20 en 10 ans pour atteindre les 570 milliards d’euros d’ici 2025. Une manne financière non négligeable qui a déjà commencé à bousculer notre société. 

Mais qu’entend-on réellement par économie collaborative ? 

À l’origine, l’économie dite collaborative est une économie de pair à pair qui repose sur le partage ou l’échange entre particuliers de biens (voiture, logement, parking, perceuse…), de services (covoiturage, bricolage…), de connaissances (cours d’informatique) avec échange monétaire (vente, location, prestation de service) ou sans (dons, troc, volontariat), par l’intermédiaire d’une plateforme numérique de mise en relation. Cette économie s’est développée au lendemain de la crise financière et économique de 2008, grâce notamment à la démocratisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication. « C’est une économie qui part le plus souvent d’un usage ou d’une observation », remarque Jérôme Henry, directeur innovation au Crédit Coopératif. « Un jour j’ai eu besoin de faire du stop, je n’ai pas trouvé de voiture et j’ai créé Blablacar. C’est le début de l’histoire du créateur de Blablacar. » Sauf que contrairement à une entreprise classique, la fabrication du service qui est produit en face de l’usage est désormais co-construite avec des consommateurs. Il y a une notion de partage. Mais voilà… « Le terme a tellement été déformé depuis cinq ans qu’il ne veut plus rien dire » se désole Anne-Sophie Novel, docteure en économie et auteure de Vive la CoRévolution et La vie share, mode d’emploi

En effet, pour les spécialistes des premières heures, « le terme "économie collaborative" n’a plus la même connotation qu’à ses débuts ». Au moment où les pionniers rêvaient de redonner un sens à l’acte de consommation via une densification des interactions humaines ou de préserver l’écosystème en partageant et en allongeant le cycle de vie des biens de consommation… Aujourd’hui, non seulement, ce terme « recouvre un ensemble d’initiatives très différentes dans les valeurs qu’elles portent et leurs modes de fonctionnement », souligne Anne-Sophie Novel, mais « certaines attentes de "pur non lucratif" ou d’expériences de partage et de lien social ne se sont pas toujours réalisées, d’où des déceptions face à des entreprises commerciales comme Blablacar ou de Airbnb qui avaient mis ces valeurs en avant »,ajoute Marguerite Grandjean, "connector" à OuiShare*. 

Ce qui amène donc les spécialistes du secteur à redéfinir l’économie collaborative en d’autres termes. Marguerite Grandjean préfère désormais parler d’économie de la contribution, en citant le travail du théoricien belge, spécialiste du pair à pair, Michel Bauwens, alors qu’Antonin Léonard, cofondateur de OuiShare, trouve qu’il est plus judicieux de parler aujourd’hui d’"économie de plateformes". « Parce que ce mouvement renvoie à des modèles d’entreprise qui ont pour point commun de s’appuyer sur des systèmes de plateforme », mais surtout parce que ce terme est « plus neutre que le terme collaboratif qui laisse penser que l’impact est forcément positif ». Or qui dit économie collaborative ou économie du partage ne dit pas forcément toujours lien social, rapprochement ou mixité sociale. Et encore moins "non-profit". 

Pour Jérôme Henry, « cela n’a rien d’étonnant que cette économie collaborative se mute en deux autres types d’économie.  Car plus on fait du chiffre d’affaire et plus on se retrouve face à une organisation d’entreprise classique ». Deux routes s’offrent alors à nous : « Est-ce que l’on continue à mettre l’Humain au cœur en continuant à avoir une sorte de partage des bénéfices ? Et on se dirige vers une économie collaborative plus sociale et solidaire… Ou est-ce que l’on décide de lever des fonds pour être encore plus puissant et essayer de grignoter ses concurrents ? Et l’on se dirige alors vers une économie collaborative capitalistique. » Logique donc, que l’on trouve aujourd’hui dans l’économie collaborative des entreprises comme Uber et Airbnb qui ont levé des fonds et sont devenues en l’espace de quelques années des mastodontes de leur secteur respectif - Airbnb a récemment levé 555,5 millions de dollars et vaudrait désormais 30 milliards de dollars, soit la moitié d’Uber, selon l’AFP - tout en ayant de l’autre côté des startup comme Mon ptit Voisinage qui a levé 1,7 millions d’euros auprès de la MAIF en 2015 mais « qui, sans s’en revendiquer, a des valeurs très proches de celles de l’économie sociale et solidaire » pointe Marguerite Grandjean. Preuve donc que l’économie collaborative peut prendre des visages totalement différents... et être difficile à ranger dans une case.

En quoi cette économie bouscule-t-elle notre société ?

Malgré tout, si les spécialistes ne s’entendent plus tout à fait sur la définition même de cette économie en pleine mouvance, ils sont en revanche tous unanimes pour dire qu’elle est bel et bien en train de bousculer notre société. Tout d’abord parce qu’« elle change considérablement la façon de mettre en relation le citoyen en introduisant des relations plus horizontales, plus autonomes, une forme d’entraide aussi, une façon de zapper de grandes acteurs ou de grandes entreprises », remarque Anne-Sophie Novel. Pour Jérôme Henry, « elle fait bouger les installés et oblige tous les grands groupes à repenser clients ». 

La croissance de Blablacar aurait ainsi contribué, selon Antonin Léonard, à libéraliser les autocars. « Le covoiturage représentait en effet une concurrence forte pour la SNCF. Elle montrait aussi qu’il y avait un véritable besoin de service de transport, certes moins rapide, mais surtout moins onéreux et cela a contribué à accélérer l’ouverture des entreprises de bus ». Du côté de l’entreprenariat, cette nouvelle économie est également un véritable "booster". Car « elle libère complétement l’envie d’entreprendre des jeunes qui se disent tout compte fait si j’observe un usage c’est finalement hyper motivant de tenter d’y répondre en montant une startup », souligne Jérôme Henry. Lesquels apprennent d’ailleurs bien plus vite à devenir chef d’entreprise que s’ils avaient passé dix ans dans un grand groupe. Sans compter que le crowfunding (financement participatif), lui aussi né de cette économie, « enlève le monopole de la banque qui peut parfois être sclérosant pour certains projets » reconnaît Jérôme Henry. Bref, cela « décapsule des espaces », « éduque les citoyens à l’économie » et « donne envie d’entreprendre ».

Après, il ne faut pas non plus oublier que « la majorité de ces plateformes fonctionne sur un modèle qui ne rétribue pas directement ses contributeurs. Il y a peu de salariés (les contributeurs, loueurs airbnb ou chauffeur Uber sont en effet payés par les consommateurs et non pas par les propriétaires desdites plateformes) », pointe Antonin Léonard. Et même si l’on voit émerger tout un mouvement d’indépendants (majoritairement des jeunes) dont la volonté choisie est effectivement de travailler autrement, plus librement, afin de « s’extirper du monde hiérarchique en gagnant en flexibilité, en légèreté et en liberté » dixit Marguerite Grandjean, on voit aussi apparaître d’autres problématiques générées par cette nouvelle économie : « les coursiers, les livreurs, les chauffeurs Uber, sont d’une certaine manière les nouveaux prolétaires », reconnaît Antonin Léonard. Mis en concurrence sur la toile, avec moins de revenus, plus de précarité et moins de droits… et surtout des règles juridiques parfois détournées par les plateformes en question. C’est d’ailleurs ce qui a déclenché la grogne des chauffeurs de taxi face aux chauffeurs Uber l’année dernière, puis celle des hôteliers face à la progression d’Airbnb dans la capitale, ou encore celle plus récente des restaurateurs face à l’augmentation des plateformes collaboratives sur lesquelles les particuliers peuvent offrir des services de restauration à domicile ou à emporter. 

Quand les règles du jeu ne sont plus les mêmes pour tous… les tensions s’installent. C’est la dérégulation du marché. Et « tant qu’il n’y a pas de régulation, c’est compliqué », reconnaît Anne-Sophie Novel. Laquelle estime « qu’il faudrait un pouvoir encadrant qui prenne en compte toutes ces évolutions, mais qui ne soit pas là pour blâmer et interdire, mais au contraire pour comprendre et accompagner ».

Vers quelle société ?

C’est en quelque sorte ce que le gouvernement a commencé à faire avec le rapport Terrasse, remis au Premier Ministre par le député Pascal Terrasse en février 2016, et ses 19 propositions. Lesquelles devraient en effet permettre de mieux encadrer cette nouvelle économie, notamment sur le plan fiscal. Depuis le 1er juillet, les plateformes sont par exemple tenues d’informer leurs utilisateurs, comme les loueurs d’appartement d’Airbnb, de leurs obligations en matière sociale et fiscale, afin qu’ils puissent les respecter. D’autres propositions devraient permettre d’améliorer les droits et statuts des utilisateurs avec, par exemple, une prise en compte des périodes d’activités effectuées sur les plateformes dans le cadre d’une procédure de validation des acquis de l’expérience (VAE), ou encore le développement de sécurités annexes pour favoriser l’accès au logement ou au crédit des travailleurs indépendants de ces plateformes. 

Est-ce à dire que c’est un premier pas vers une autre société ? Un accompagnement vers une reconfiguration du marché du travail ? Peut-être. Même si « cela ne se fera pas du jour au lendemain, ni sans heurts », anticipe Antonin Léonard qui aimerait voir venir une société du temps libéré et choisi. « Les voitures autonomes (sans chauffeur) viendront remplacer les chauffeurs Uber, qui eux-mêmes ont pris la place de salariés qui gagnaient plutôt mieux leur vie qu’eux. Cette phase d’automatisation accélérée ouvre un imaginaire du temps libéré, mais pour que cette vision se réalise complètement, il y a des choix politiques qui devront être faits, un changement des institutions, de la protection sociale, bref un big bang complet de la façon dont aujourd’hui on vit la démocratie ! » 

Et si justement le changement venait aussi de la démocratie collaborative ? D’une autre façon de rebattre les cartes ensemble et en douceur ? « C’est une belle question à se poser », reconnaît Antonin Léonard. Se demander comment le numérique peut finalement renforcer le pouvoir d’agir de la société civile, le pouvoir d’agir économique mais aussi le pouvoir d’agir en tant que citoyen. Car « on se dirige en effet vers une société où en tant qu’individu on aura de plus en plus de possibilité d’être entrepreneur de sa vie, d’avoir sa propre entreprise, en contribuant à un certain nombre de plateformes, en travaillant de manière plus ou moins choisie ». Au niveau civique ou démocratique, on devrait donc aussi « avoir une expérience de la vie démocratique plus régulière, avec la possibilité de donner son avis, de voter et de participer à des échanges sur des sujets qui nous concernent de manière plus intense. » C’est d’ailleurs ce qui commence à se passer au niveau des villes avec de nouvelles gouvernances, des associations et des alliances entre grandes métropoles, notamment à travers le C40 Cities Climate Leadership Group, une organisation créée en 2005 par l’ancien Maire de Londres, présidée par la Maire de Paris Anne Hidalgo, qui rassemble 83 des plus grandes villes du monde et qui vise à lutter contre le dérèglement climatique. Celles-ci essaient de s’organiser pour voir comment elles peuvent venir peser face aux plateformes comme Uber ou Airbnb en faisant par exemple voter des régulations partagées par la majorité de leurs habitants. Une façon de dépasser le débat idéologique du pour ou contre telle ou telle plateforme, peu constructif, pour faire émerger des voies de régulations qui correspondent au plus grand nombre. Une piste à suivre pour demain ? 


Véronique Bury / Kaizen Magazine


* OuiShare se définit comme « un collectif, une communauté, un accélérateur d’idées et de projets dédié à l’émergence de la société collaborative : une société basée sur des principes d’ouverture, de collaboration, de confiance et de partage de la valeur ». Les "Connectors" sont les membres les plus impliqués, qui animent la communauté, connectent les gens, les projets et les bonnes idées. 

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