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Les Oasis et le climat (2/2)

Photo : Écolline, par Éléonore de Frahan

Et si les oasis étaient une solution aux changements climatiques ?

Par Mathieu Labonne, directeur de Colibris, ancien consultant en bilan carbone.

Quel est l'impact climatique des solutions que nous prônons ? On entend souvent parler dans les médias d'innovations technologiques qui permettraient de résoudre le problème sans modifier notre mode de vie. Si la technologie peut être un levier important, elle apporte des réponses très insuffisantes pour résoudre la crise climatique.

La grande majorité de l'énergie que nous utilisons est fossile et carbonée : le pétrole, le gaz et le charbon représentent environ 80%, et ne peuvent pas être remplacés par les énergies renouvelables dans un temps court. Les 20% restants sont la biomasse (de l’ordre de 10%), qui n’est pas utilisée partout de façon durable (déforestation par exemple), le nucléaire (environ 5%), et le reste des renouvelables (5%) dont la plus grande partie est l’hydroélectricité (ce qui inclut les barrages gigantesques et leurs dégâts…). Hormis la biomasse et l’hydroélectricité, les renouvelables ne représentent donc que de l’ordre du pourcent !

Un Français doit, en moyenne, diviser par 4 ses émissions de gaz à effet de serre et ce n’est assurément pas possible que par la technologie : la vraie solution, c’est de consommer moins, et par conséquent d’avoir un mode de vie plus sobre.

Cette nécessité de consommer moins semble insupportable à beaucoup de personnes, car cela signifierait "revenir à la bougie". C’est évidemment absurde : vivre mieux ne nécessite pas plus de consommation, mais avant tout plus de convivialité, de partage, de "faire-ensemble", d'autonomie, de proximité avec la Nature, de joie… Les oasis sont justement des lieux qui incarnent ces valeurs !

Mais quelle est leur empreinte carbone ? Nous avons entrepris de faire un Bilan Carbone de plusieurs de ces oasis pour comparer ce mode de vie avec les émissions moyennes d’un Français.

Qu’est-ce qu’un Bilan Carbone ?

Établir un bilan carbone complet, c’est recenser et calculer toutes les émissions de gaz à effet de serre dont nous sommes dépendants. Pas seulement celles dont nous sommes directement responsables, comme nos consommations de chauffage ou d’essence, mais aussi celles qui ont été émises pour notre usage, comme la production de nos aliments, de notre matériel informatique, de notre logement, des loisirs dont nous profitons… Quand nous achetons quelque chose, même si cela n’émet rien "chez nous", cela a peut-être nécessité des émissions "ailleurs". Un ordinateur par exemple demande de l’extraction de silicium dans des mines en Afrique, de l’électricité produite au charbon en Chine, des produits chimiques polluants…

Faire un Bilan Carbone, c’est regarder l’ensemble de ces émissions et convertir des kilogrammes de viandes ou de légumes, des kilomètres en avion ou en voiture, des kilowatts-heures de gaz ou d’électricité... sous une seule et même unité : le "kilogramme d’équivalent CO2". Cela permet un regard large pour établir tous les leviers que nous avons pour réduire nos émissions.(1)

Une Oasis : quelle empreinte carbone ?

Nous avons travaillé avec le cabinet de conseil Carbone4 sur cette étude. Nous avons choisi six projets pour disposer d’une certaine diversité et pouvoir mieux sentir des tendances générales : le Hameau des Buis en Ardèche, Habiterre en Drôme, le Château Partagé en Savoie, l’Arche de Saint-Antoine en Isère, la Maison Autonome en Loire-Atlantique, et Écolline dans les Vosges.

Nous avons collecté de très nombreuses données auprès des habitants de ces lieux : que mangent-ils ? Comment ont-ils construit leur logement ? Combien consomment-ils d’énergie ? Comment se déplacent-ils ? Pour le Hameau des Buis, nous avons par exemple bénéficié des données du chantier en autoconstruction : le nombre de tonnes de bois, de paille, de ciment, l’origine des matériaux pour le transport, le nombre d’heures d’utilisation d’une pelleteuse, l’énergie utilisée pour le sciage du bois…

Les résultats de tous ces calculs permettent de comparer les émissions de ces habitants avec celles d'un Français moyen. Le résultat de cette comparaison est sans appel, comme le montre le graphique suivant :



On voit déjà une nette différence sur la partie bâtiment : les matériaux écologiques et locaux réduisent le bilan carbone de la construction, l’isolation très poussée et le bioclimatisme limitent le chauffage nécessaire.

L’alimentation est aussi bien différente, liée à une production locale et biologique, mais aussi à une consommation de viande beaucoup plus modérée.

Les transports sont eux aussi réduits. Tout d'abord grâce à une plus grande utilisation du covoiturage, mais aussi parce que beaucoup d'habitants cherchent à travailler près de l’oasis, voire directement sur place. Enfin, habiter dans une oasis, c'est être un peu en vacances toute l'année, on a moins besoin de s'évader le weekend !

De plus, de nombreux biens peuvent être mutualisés au sein des oasis, comme des machines à laver, des véhicules, des espaces communs… Cela limite l'empreinte carbone liée à leur construction.

Enfin, les services publics, dits "non individualisables", sont gardés identiques à ceux d'un Français moyen, car nous les utilisons théoriquement tous : hôpitaux, écoles, routes, services municipaux…

Au total, l’habitant d’une oasis utilise 2 fois moins de carbone, pour vivre dans un lieu généralement envié par beaucoup. C’est  encore insuffisant (il faudrait réduire par 4 notre empreinte actuelle pour faire advenir un monde complètement équitable), mais c’est déjà énorme ! Ce gain est donc lié à 3 facteurs : l’écoconstruction (choix techniques), la mutualisation, et la sobriété personnelle (moins d’achats, moins de viande…).



Si ces modes de vie sortaient de la marge, l’appropriation des politiques serait plus grande, permettrait d’activer des leviers supplémentaires, le coût des énergies renouvelables diminuerait...

Il serait intéressant de mettre ce comparatif carbone en regard d’une évaluation de la satisfaction des habitants d'oasis. Vivre plus écologiquement peut sans doute permettre un mode de vie plus heureux, si toutefois nous apprenons à mieux mutualiser et à prioriser nos besoins. Il y a un sens profond à encourager chacun à rêver à sa future oasis !


Pour plus de détails, vous pouvez télécharger l'étude ici (pdf, 2,6 Mo).

 


(1) À titre personnel, vous pouvez d'ailleurs réaliser un Bilan Carbone personnel sur : www.bilancarbonepersonnel.org

 

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