bandeau campagne Nouvelle (R)
Recevoir des infos
Le MagDes idées pour construire demain
Mode d'emploi

Comment une commune peut-elle atteindre l’autonomie alimentaire ?

Kembs est une petite commune du Haut-Rhin, qui s’étire le long du Rhin, entre Mulhouse et Saint-Louis, presque à cheval sur deux frontières, avec l’Allemagne et la Suisse. Elle fait partie des six lieux qui sont accompagnés, dans le cadre de la démarche “Territoires d’expérimentation », initiée au niveau national par le mouvement Colibris, en collaboration étroite avec le Collectif pour une Transition citoyenne et plusieurs acteurs comme Emmaüs, Attac, ATD QuartMonde ou Sol, le réseau des monnaies libres. L’objectif ? Soutenir les dynamiques déjà présentes, pour enclencher une transition plus globale, radicale et systémique.

Retour sur les deux journées de travail qui ont eu lieu au début de l’été, sur le thème : « Comment gagner en autonomie alimentaire, et quelle gouvernance inclusive pour le territoire de Kembs ? »



Ce mardi 28 juin à Kembs, une table-ronde « Autonomie alimentaire et gouvernance multi-acteurs » réunit des porteuses de projets inspirants viennent nourrir les réflexions : par leurs connaissances, leurs expériences, leurs conseils, par leurs faux pas également.

La première chose qui interpelle lorsque l’on franchit la porte de cette salle de cinéma est son taux de remplissage. Comment se fait-il qu’un sujet qui concerne pourtant tout le monde, l’alimentation, ne suscite pas davantage d’intérêt voire d’implication ? Et qui sont les citoyens-acteurs d’aujourd’hui ?

Projet associatif de territoire et implication citoyenne : peut-on faire sans ?

Il y a d’abord les clients adeptes des circuits courts et des producteurs locaux : les fameux « consom’acteurs ». Sauf que… Comme le note Brice Laloy, élu membre de la commission environnement de Kembs et co-fondateur du groupe d'achat solidaire du Pays Rhénan (Gaspr), « les circuits courts – les ruches, les Amap… – morflent pas mal depuis la fin des confinements. On découvre cela depuis quelques mois. On a aussi noté un ralentissement au niveau du Gaspr ».

Les Jardins de la Montage Verte à Strasbourg, représentés par leur directrice Fatima Riahi, accusent quant à eux une perte de 30% de fréquentation depuis janvier 2022. En considérant la grosse augmentation lors des confinements, elle se situe aujourd’hui légèrement en dessous de leur niveau pré-Covid. Mais Fatima se veut rassurante : « on vend tout, on vend juste différemment ».

De gauche à droite : Marie-Hélène Pillot (Mouvement Colibris), Sophie Hégé (Terre de Lorraine), Fatima Riahi (Jardin de la montagne verte), Pauline Thomann (Terre de Liens Alsace), et Brice Laloy (Mairie de Kembs©Julia Balashazy

Sophie Hégé, chargée de projets alimentaires dignes et durables à Pays Terre de Lorraine, rapporte à quel point il est devenu compliqué pour les personnes en situation de précarité de s’alimenter. Afin de pallier ces difficultés, ils expérimentent entre autres l’achat groupé de certains produits de première nécessité directement auprès de producteurs locaux.

Plusieurs hypothèses sont émises – la baisse du budget alimentaire du fait de la hausse du prix des carburants, l’offre grandissante des supermarchés en produits bio ou locaux – même si chacun s’accorde sur le fait qu’il y a encore aujourd’hui un manque de recul pour permettre une réelle analyse.

Le groupe local Colibris utilise une autre voie de sensibilisation : les scolaires. Le jardin partagé qu’ils ont initié en 2017 [voir notre encadré] se trouve sur un terrain entre une école maternelle et une école primaire. Il est donc très rapidement et naturellement devenu un jardin pédagogique. Grâce à la forte implication d’une enseignante de maternelle, la transmission des connaissances et valeurs autour « de la graine à l’assiette » a commencé à se faire. L’intention ? Éduquer à la consommation dès le plus jeune âge et favoriser l’essaimage auprès des plus grands.

Effet papillon

Nous sommes en mai 2016. La projection du documentaire Demain, de Mélanie Laurent et Cyril Dion vient de s’achever. Julia, qui a déjà initié une association sur le territoire de Kembs – G’Rhin de sel en 2007 –, puis deux groupes locaux Colibris, le premier à Metz et le deuxième à Nouméa, s’adresse aux personnes présentes pour savoir s’il existe dans la salle d’autres volontés pour co-créer un groupe local, ici, à Kembs. Plusieurs personnes se manifestent.

De leurs rencontres, et avec le soutien de la municipalité, naît un jardin partagé pédagogique. De ce terreau riche de liens, d’émulation et de convivialité, émerge l’idée d’une épicerie associative, le Groupe d’Achats Solidaire du Pays Rhénan. Son objectif ? Offrir une alternative aux supermarchés, limiter les déchets plastiques liés au suremballage, et créer un lien direct entre les producteur·rices et les consommateur·rices. L’école Tzama et une ferme municipale viennent compléter cet écosystème en 2021 et 2022. Peu à peu, le projet de tiers-lieu, l’Archipel, prend forme…

Découvrez le projet, via le site du financement participatif, aujourd'hui terminé.

Enfin, une participation citoyenne active locale se mesure aussi via l’implication de celles et ceux prêt à donner de leur temps à des associations. À Kembs, le noyau est ancré et dynamique. Mais l’essoufflement rôde. Parfois, un membre actif se met en retrait plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Car malgré la présence d’un salarié, depuis janvier 2022, la charge reste lourde à porter. Surtout lorsqu’on souhaite se donner les moyens de ses ambitions.

Où trouver information et soutien lorsqu’on a un projet innovant ?

Le projet de tiers-lieu, l’Archipel, est un véritable écosystème qui s’est constitué au fil des années, agrégeant des volontés et des actions autour de la sensibilisation à l’environnement, de la production et de la distribution alimentaire, et dernièrement de l’éducation. Il est aujourd’hui composé de G’Rhin de sel, du GASPR, du groupe local Colibris et de l’école alternative Tzama. De la fusion de ces volontés et grâce au soutien de la municipalité, une ferme municipale est née, gérée par Julien, premier salarié de l’Archipel, depuis janvier 2022.

Julien, maraîcher municipal

Ils ne sont qu’une vingtaine de personnes en France à avoir ce statut particulier. Le salaire de Julien est pris en charge pour moitié par la mairie et pour l’autre par le GASPR. En contrepartie, il a pour mission d’installer une ferme sur un ancien terrain de football ; sa production approvisionnera en légumes bio et locaux les cantines des écoles et du périscolaire. Mais son travail ne s’arrête pas là…
Un autre volet de sa mission consiste à élaborer des projets pédagogiques avec les classes du territoire, afin que les enfants remettent les mains dans la terre et découvrent que non, les salades ne poussent pas directement dans les sachets plastiques que l’on trouve dans les supermarchés… Cette proposition suscite un tel engouement que chaque classe souhaite son projet !
Enfin, Julien porte également la coordination du projet Archipel.

Beaucoup d’acteurs, beaucoup de projets... Mais comment structurer et solidifier l’ensemble, le rendre pérenne, coordonner les différents projets et acteurs qui le composent et accompagner la mise en œuvre de sa raison d’être : permettre au territoire de Kembs d’accéder à l’autonomie alimentaire ?

Julien, 26 ans, maraîcher municipal. ©Julia Balashazy

Tout comme le statut de Julien, la structure de l’Archipel est particulièrement novatrice. Son émergence s’est faite au gré des idées et expérimentations, les questions réglées (ou pas) au fil de leur apparition, les propositions imaginées à la convergence des différents temps : celui des écoles, des collectivités et des légumes. Un grand travail de défrichage a déjà eu lieu en amont, notamment grâce à la 1ère journée de travail de Territoire d’expérimentation à l’automne 2021, mais aujourd’hui encore, les délimitations sont mouvantes entre les associations et la municipalité, et les casquettes se superposent. Julien le confirme : « On a une certaine liberté mais aussi des freins – par exemple, on peut toucher certaines aides mais pas toutes, car on ne rentre pas dans les cases. C’est marrant mais aussi un peu flippant, de ne pas avoir de cadre, de protocole pré-établi ». Sans compter qu’être précurseur implique de ne pouvoir se reposer sur aucune expertise.

Fort des réflexions de la veille et des prises de conscience qui émergent grâce aux ateliers d’intelligence collective de cette 2ème journée de travail, un premier groupe se constitue autour de la thématique juridique et financière. Leur objectif estival ? Clarifier le montage juridique de l’Archipel et rechercher des financements en ciblant le volet RSE [responsabilité sociétale des entreprises, ndlr] des entreprises. Leurs prochains petits pas ? Aller à la rencontre de projets similaires et se nourrir de leurs expériences, forces et faiblesses, et trouver un partenaire pour définir juridiquement leur projet. Peut-être exploreront-ils également l’entrepreneuriat, ou choisiront-ils de mobiliser les entreprises locales, voire des agriculteurs conventionnels, afin d’en faire des parties prenantes à part entière ?

Deux formats d’ateliers en intelligence collective : le World Café et les 6 chapeaux de Bono

La journée de travail a débuté par un World Café. Le principe : 3 tables, 3 hôtes, 3 temps, 3 questions. À chaque temps, les participants rejoignent une table, se mélangent, associent leurs réflexions au gré de leurs déplacements. L’hôte prend note et à la fin de l’atelier, restitue. Qu’est-ce qui les a marqués lors de la table ronde ? Que signifie pour eux l’autonomie alimentaire ? Comment peuvent-ils nourrir le projet de Kembs ? Autant de discussions, d’échanges, d’émulation, à synthétiser et à restituer.

Autre méthode utilisée : les 6 chapeaux de Bono. Afin de combattre le brouillonnement d’idées, le psychologue Bono propose de séquencer nos pensées, sortir des schémas de réflexion habituels et explorer de nouvelles solutions, avec sa méthode des six chapeaux. Pour une problématique donnée, il propose de représenter les différents modes de pensées par un chapeau de couleur, que l’on coiffe tour à tour : par exemple, le chapeau blanc se limite aux faits, sans jugement ni interprétation ; le chapeau rouge exprime les émotions, les intuitions ; le chapeau noir fait remonter les dangers, les faiblesses du projet ; le chapeau jaune cherche au contraire les opportunités, etc.

On peut ne faire que certaines séquences, en fonction du besoin. L’exercice peut s’effectuer en collectif mais aussi seul. Il permet d’éviter de rester constamment dans une seule manière de pensée – on a souvent tendance à être plutôt optimiste ou pessimiste - et d’élargir notre cadre de réflexion.

Voir la fiche pratique “Organiser un World Café”

Voir la fiche pratique “Animer un atelier avec les 6 chapeaux de Bono” (merci Métacartes !)

Pas suffisamment de terres agricoles pour l’autonomie alimentaire

À l’instar du Territoire d’Expérimentation du Nord-Essonne, la région des 3 Frontières où se situe la commune de Kembs connaît une pression foncière importante. Ici, c’est l’activité économique Bâle qui impacte les territoires. Entre extension de zones commerciales, installations de complexes industriels et développement de quartiers résidentiels, l’avenir de l’agriculture en général, et du maraîchage en particulier, semble incertain. Sans compter que Kembs est nichée entre une forêt, une zone naturelle protégée et un fleuve, ce qui contraint une potentielle extension des terres agricoles...

Kembs aurait besoin de 1600 hectares de terres agricoles. Or, la commune ne dispose que de 280 hectares...

Dans les faits, de combien d’hectares agricoles la commune a-t-elle besoin pour atteindre l’autonomie alimentaire ? Lors de la table-ronde, Pauline Thomann, chargée de mission animation foncière et mobilisation citoyenne à Terre de Liens Alsace, a présenté l’outil Parcel*. Celui-ci permet d’évaluer, en fonction de la population d’un territoire et de ses habitudes alimentaires (proportion de repas bio, carnés ou laitiers), leurs besoins en terres agricoles pour atteindre l’autonomie alimentaire. Ainsi, Kembs aurait besoin de 1600 hectares de terres agricoles, à condition de supprimer deux repas carnés et laitiers par semaine, et avec un besoin en fruits et légumes bio évalué à 20 %. Or, la commune ne dispose actuellement que de 280 hectares.

Alors, impossible, l’autonomie alimentaire ? Pas forcément… En pensant mutualisation des ressources et économie d’échelle, il est possible de repousser ces limites. Au niveau régional, on apprend - toujours grâce à l’outil Parcel - que non seulement le territoire du Grand Est pourrait subvenir à ses propres besoins, mais qu’il pourrait également contribuer à l’alimentation d’autres territoires !

Ce qui importe, c’est d’intégrer pleinement la résilience alimentaire dans le projet de la commune. À Kembs, la mairie a déjà initié un repérage des espaces où il serait possible de planter des arbres fruitiers ; le jardin pédagogique quant à lui permet la mutualisation de compost tandis que le groupe local Colibris gère une grainothèque participative. Comme le rappelle également Sophie Hégé lors de la table-ronde, les maraîchers qui s’installent ont besoin de clients localement. Les communes peuvent être de gros clients, avec les gros volumes de la restauration collective (écoles, maisons de retraite, voire hôpitaux...).

A la fin de cette deuxième journée de travail, deux autres groupes se sont ainsi constitués : l’un autour du foncier agricole, l’autre du foncier habitable. Le premier se mettra à l’écoute des productions bio environnantes afin que la ferme de Kembs ne produise pas en doublons. Il ira également à la rencontre des agriculteurs du territoire, dont certains étaient d’ailleurs présents lors de la table ronde. Enfin, ils penseront l’accompagnement de celles et ceux qui partent à la retraite, ou qui souhaitent s’implanter, et monteront des évènements de sensibilisation à la bio.

Ateliers d'intelligence collective. © Julia Balashazy

Le 2ème groupe « foncier » mettra en place des actions afin de permettre de repenser l’habitat. L’arrivée récente sur la commune de Cédric et de sa micro-maison – tiny house en anglais – permet de sensibiliser à l’occupation des sols et à un habitat moins gourmand en ressources, alternatif et réversible. La réalisation d’une série de documentaires est en cours, valorisant la biodiversité locale et l’habitat alternatif, ainsi que la mise en place d’espaces d’échanges et de discussion.

Le mercredi soir, les participants rompaient le dernier cercle, riches de la gratitude exprimée et déjà tournés vers l’avenir. Grâce aux exercices d’intelligence collective (merci à Anne-Emmanuelle, Marie-Hélène et Maryna !), ce sont des thématiques réellement structurantes qui sont apparues comme prioritaires à traiter. Les membres des associations locales commencent dès à présent à écrire le prochain chapitre de cette expérimentation, entre leurs vies familiale et professionnelle déjà bien chargées... Avec pour objectif de permettre aux habitants de la commune de gagner collectivement en autonomie alimentaire.

Plus d’infos très prochainement !


Pour aller plus loin

- "À Kembs, l’expérimentation d’une démocratie alimentaire", article publié initialement dans la revue 90° "Pour une révolution alimentaire !", avril 2022.

- La page facebook du groupe local Colibris 68 Kembs

- La page du financement participatif de l'Archipel de Kembs (réussi !)

- Le Gaspr, groupe d’achat solidaire du Pays Rhénan

- L'outil Parcel, qui aide les territoires à relocaliser leurs productions alimentaires                   

- La démarche Territoires d'expérimentation, initiée par le Mouvement Colibris


Crédits photo : ©Julia Balashazy et ©Martin Fournier.

Merci à Julia, bénévole Colibris, pour sa présence lors des journées, et pour la rédaction de cet article ! 
Vous aussi, vous souhaitez vous engager à nos côtés ? Remplissez notre formulaire bénévole en nous précisant comment vous avez envie de contribuer aux actions de l'association !


* parcel-app.org

Commentaires

Cet article vous a donné envie de réagir ?

Laissez un commentaire !