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Habiter léger : une vie libre, mais lourde d’incertitudes


À Ecolectif, la majorité des membres permanents vivent dans des yourtes, une famille en caravane augmentée, d’autres dans des cabanes. Ces habitats dits légers, installés sans autorisation, ont généré une certaine précarité administrative. Aujourd’hui, ils sont tolérés par la commune et la sous-préfecture, dans l’attente du lancement du prochain Plan Local d’Urbanisme intercommunal (PLUI) qui, d’ici fin 2021, devrait enfin les prendre en compte.

Crédits photo : Anne-Sophie Novel


Il y a un côté « cocon » à vivre dans une yourte. C’est rond, englobant et ouvert à la fois. « Pour moi c’est une révélation », témoigne Sandra. « Quand on est au centre, on retrouve sa place, son axe » , ajoute-t-elle, bien décidée à adopter ce type d’habitat à l’avenir.

Une vie sans empreinte, ou presque

Ici, tout le monde ou presque a choisi ce mode d’habitation : « Ça me donne une sensation de paix d’être dans un espace rond, et je ne me sens pas isolée de l’extérieur », se félicite pour sa part Isabel, qui a opté il y a douze ans pour une yourte traditionnelle mongole d’occasion, aménagée en différents espaces (cuisine, chambre, chambre d’amis, bureau, atelier). « L’aspect circulaire recentre sur la famille nucléaire », ajoute Manu qui, avec Béa et leurs trois enfants, habitait auparavant dans une maison de 200 m2. « Le fait de tout avoir à portée de main et de vue m'apaise. Si on entasse trop d’affaires, ça nous rappelle tout de suite notre exigence de sobriété », note celui qui a ajouté à la yourte un petit chalet pour les enfants et une chambre bâtie en terre-paille pour Béa et lui.

“Le fait de tout avoir à portée de main et de vue m'apaise”

Si ce type d’habitat n’est pas très onéreux (de 10 000 à 20 000 euros en moyenne) et facile à installer (compter deux à trois jours), il n’a pas que des avantages. « D’un point de vue thermique, il n’est guère efficace. En outre, il faut assez régulièrement changer la toile et veiller au cordage, dont l’usure est assez rapide », souligne Joachim, en précisant qu’un bon emplacement de baie vitrée permet de rapidement faire monter la température quand le temps est ensoleillé. « Parfois, cela peut m’angoisser si les intempéries sont trop fortes », confie Isabel, qui récemment a dû sortir de nuit sous une pluie battante afin de libérer une rigole bouchée autour de la yourte, pour éviter l’inondation. D’autres insistent sur les nouvelles habitudes à adopter : toilettes sèches en extérieur, optimisation du poêle pour le chauffage et la cuisson, arrivée d’eau et d’électricité inexistantes ou volontairement limitées… 


Les Belges montrent l’exemple

En Belgique, le Réseau brabançon pour le droit au logement (RBDL) s'est emparé de la question de l'habitat léger dès 2013. En 2018, une étude distingue les freins juridiques limitant le développement de l’habitat léger et les leviers qui contribuent à son épanouissement. Ce travail a mené le Code wallon du logement à intégrer une définition de l’habitation légère le 30 avril 2019, ce qui constitue une véritable avancée pour les habitants concernés. Pour Vincent Wattiez, animateur au Centre Culturel du Brabant Wallon et du RBDL, « ce travail mené en concertation avec les différents types d’usagers de l’habitat léger – des gens en zones de loisir aux écolos, en passant par les autonomistes –, nous a permis de remporter une bataille culturelle, validée par la loi. L’intitulé « Code wallon du logement et de l’habitat durable » a été remplacé par l’intitulé «  Code wallon de l’habitation durable ». Maintenant, leur seconde étape est de travailler sur l’aménagement du territoire et l’urbanisme afin de mieux intégrer ces formes plus écologiques et collectives d’habitat.


Des flous juridiques

Il reste que le principal inconvénient demeure l’illégalité de ce type d'installations dans la commune. L'illégalité, ou plutôt l'absence d'un cadre réglementaire clair et rassurant. « Lors de notre arrivée, le maire était favorable à notre installation et nous avait intégrés dans le PLU en cours de création. Entre temps a été publiée la loi ALUR, puis le PLU communal a été abandonné, nous laissant dans l'incertitude pendant plusieurs années », explique Isabel. Pour Manu, cette instabilité est « un caillou dans la chaussure », une menace avec laquelle il a fallu apprendre à vivre, même si les relations ne sont pas mauvaises et qu’une tolérance est accordée au lieu : « La DDT [Direction Départementale des Territoires, ndlr] passait tous les trois ans, faisait un rapport de tout ce qui avait été installé sans autorisation et nous attendions la prochaine visite pour savoir si nous devions modifier nos habitats », reconnaît encore Isabel, discrète à ce sujet, mais plutôt rassurée de savoir que la communauté de communes travaille depuis peu à un PLUI : « nous avons reçu un courrier officiel nous informant que notre projet serait intégré dans la concertation préalable à l’élaboration du nouveau PLUI. En contrepartie, nous nous engageons à ne plus rien installer sans autorisation d’ici là. C’est dur d’attendre plusieurs années, en particulier pour ceux qui ont des enfants mais c’est une très bonne nouvelle pour le collectif ».

“Cette instabilité est « un caillou dans la chaussure », une menace avec laquelle il a fallu apprendre à vivre”

En réalité, cette question du cadre règlementaire de l’habitat léger est la même partout en France : nombre de municipalités considèrent les habitats légers comme des constructions immobilières, mais sans permis ni taxe. Si la loi ALUR de 2015 a assoupli les règles des PLU en ouvrant la possibilité d’installer ce type d’habitat sur des zones agricoles ou naturelles au sein des “Sites de Taille et de Capacité d'Accueil Limitée” (STECAL), la loi Engagement et Mobilité de 2019 permet aux maires de sanctionner, sans contrôle du juge, les installations non autorisées d'une amende pouvant aller jusqu'à 500 € par jour.


Habitats légers : ce que dit la loi.

La loi ALUR comprend un volet sur les habitats dits « alternatifs », légers ou démontables. Elle astreint les yourtes à une autorisation d'urbanisme. Mais elle prévoit aussi la possibilité pour les communes de créer des Sites de Taille et de Capacité d'Accueil Limitée (STECAL) en zone inconstructible, ce qui permet l'implantation de résidences démontables même lorsqu'il s’agit de l'habitat principal pour leurs utilisateurs. Ces STECAL peuvent être indépendants vis à vis des réseaux. Ils peuvent être créés lors de l'élaboration du Plan Local d'Urbanisme ou par modification de celui-ci.


Crédits photo : Anne-Sophie Novel


Un esprit d’ouverture

Pour Xavier Gisserot, directeur de l’association Hameaux Légers, il faut d’abord changer les imaginaires : « On préfère parler d’habitat « réversible », car « léger »  rime pour beaucoup avec précarité. Or, la réalité est assez différente. Il existe une grande diversité d'habitats et de plus en plus de gens qui font ce choix, souvent par conviction écologique et loin des clichés habituels de marginaux ». Depuis 2019, sa structure accompagne des collectifs désireux de s’installer ainsi, et les met en relation avec des propriétaires désireux de les accueillir. Forte de 1 000 membres, l’association a déjà organisé plus d’une centaine d’événements pour informer aussi bien sur le cadre juridique que sur les aspects techniques. « Les élus et leurs services techniques connaissent mal le cadre réglementaire de l’habitat léger et ne l’intègrent pas dans les plans d'urbanisme. L'immense majorité des installations se fait donc hors du cadre. Si la plupart d'entre elles sont tolérées par des élus compréhensifs, bon nombre de personnes vivent dans la peur d'être délogées. Nous voulons permettre à celles qui le désirent de s’installer légalement pour plus de sérénité », explique Xavier Gisserot.

« Le bail emphytéotique permet de ne pas avoir à acheter de terrain constructible, mais de le louer à très long terme. » 

Cette méconnaissance réglementaire ne permet pas non plus de donner une visibilité sur l’importance du phénomène en France, sur combien de personnes vivent dans ces types d’habitats : un rapport parlementaire publié en 2010 estime que 250 000 français auraient fait ce choix, dont 150 000 en camping à l’année, bien souvent par manque de moyens. L'association Hameaux Légers œuvre à la démocratisation de logements réversibles à travers des projets collectifs d’habitat participatif très accessibles financièrement, en collaboration avec des propriétaires privés ou publics mettant leur terrain à disposition par un bail emphytéotique. « Ce type de bail permet au collectif de ne pas avoir à acheter de terrain constructible, que la spéculation immobilière a rendu beaucoup trop chers, mais de le louer à très long terme (jusqu'à 99 ans) avec une charte garantissant son utilisation écologique et solidaire. » Pour Hameaux Légers, la combinaison de l'habitat réversible et du bail emphytéotique permettra demain à ceux qui n’ont pas les moyens, notamment les plus jeunes ou les agriculteurs, d’accéder à la propriété d'un logement choisi tout en protégeant la terre de la spéculation et de la bétonnisation. Et, en levant la barrière du logement, de nombreuses activités et installations peuvent dès lors se réaliser. 


Aller plus loin

Les Hameaux Légers vus par les élus…


La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par Colibris le Mag, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

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