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Conclusion de notre série “Tour de France des écolieux”

Pourquoi les écolieux nous inspirent...


Les écolieux ne signent pas un retour nostalgique aux communautés familiales, paysannes ou ouvrières du XIXème siècle, ni la poursuite des communautés hippies des années 1960/1970 : le "vivre en collectif" d’aujourd’hui propose de nouveaux visages, comme en témoigne cette grande enquête auprès de douze écolieux et tiers-lieux. Il s'inspire de mille formes de vie reliées, présentes comme passées, sur bien des continents, mais pas seulement. Ces nouvelles formes de vivre et travailler ensemble sont formidablement créatives de formats, de relations et de solutions. Elles réaménagent notamment les rapports entre l’individu et le groupe, comme, par exemple, à Écoravie dans la Drôme. Sans négation des libertés et des besoins individuels, tout en veillant à la santé et à la cohérence du groupe. Donc, en ajustant continûment les besoins individuels et collectifs. Subtile alchimie !


Les équilibres dynamiques du vivant

Ce que montre ce "Tour de France des écolieux", c'est qu'il s’agit partout d’architectures vivantes, dynamiques, toujours en équilibre, qui s'appuient à chaque fois sur trois briques pour tenir debout. Et pour durer ! D’abord sur l’envie de leurs habitants de se relier, de briser l’isolement et de s'enrichir au contact des autres. Mais aussi sur des valeurs fondatrices autour de l’écologie, la solidarité et parfois diverses formes de spiritualité – trois lieux visités cultivent, en particulier, cette dimension spirituelle, voire religieuse : le monastère orthodoxe de Solan, l’Arche de La Flayssière fondée par l’Italien Lanza del Vasto, et l’Écohameau du Plessis en lien avec le centre Amma. Dernière brique, non des moindres : la mise en œuvre d’outils d’intelligence collective et de régulation des tensions apparaît, partout, comme une nécessité. 

Des habitants de l'écohameau du Plessis, au jardin (©DR)

Et l’un des enseignements de cette enquête est que, pour bâtir ces lieux et s’épanouir en leur sein, cela demande du temps. Du temps pour s’accorder sur un projet commun, des règles de vie et de fonctionnement, le bon montage financier et juridique, etc. Du temps ensuite pour faire vivre, au quotidien, le collectif, ses besoins, celui du lieu (travaux divers), son lien avec le territoire où il s’implante.

Et parce qu’il s’agit de communautés humaines, cernées par les tempêtes écologiques, sanitaires, économiques, sociales qui sévissent partout, ces écolieux ont leur fragilité, leurs failles, leurs cycles de force et de faiblesse. Certains croissent avec harmonie puis implosent, d’autres traversent des crises et renaissent, certains ronronnent tandis que d’autres sont dans des remises en question permanentes, ou presque. 

Repenser nos besoins essentiels et ajuster notre travail pour y répondre

Au-delà de leurs histoires singulières et de la diversité des projets – il y en a un peu pour tous les goûts, pour tous les âges, les statuts et les moyens financiers (en location, en copropriété, de passage) –, les écohabitants « (re)font société »… à taille humaine. Et le gros œuvre, si l’on peut dire, pour ces collectifs est de repenser quels sont les besoins essentiels d’une communauté humaine, afin d’ajuster là encore le travail de chacun pour le collectif, pour soi ou sa famille, afin de les satisfaire au mieux. Et on relève dans ces groupes une conscience aiguë de la finitude des ressources et des crises écologique, économique et sociale, qui se répètent, s’amplifient et s’emboîtent. C’est particulièrement frappant à La Ferme Légère, dans le Béarn, ou, différemment, parmi les collectifs qui ont nidifié dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique. Là et ailleurs, ces collectifs créent des modes de vie plus sobres, plus frugaux, plus écologiques, en lien étroit avec la nature et les ressources naturelles. Plus solidaires aussi – les partages de nombreux équipements et espaces sont la règle partout.

À Notre-Dame-des-Landes, un mode de vie sobre, au plus proche de la nature (crédit photo : Lionel Astruc)

La façon même de travailler atteste d’évolutions personnelles, et sur les formats de travail, tout à fait inspirants pour l’avenir de notre société, de même que sur nos besoins en terme de revenus. Le reportage aux Usines de Poitiers, mais aussi au village Emmaüs de Lescar-Pau en Pyrénées-Atlantiques montrent comment on peut bâtir une économie locale plutôt robuste qui répond aux besoins de solidarité de ses membres. Ce « modèle socio-économique » en construction nourrit parfois le territoire concerné, tout en permettant à la structure de s’épanouir, de faire d’indispensables travaux, et à chacun des membres du collectif de (bien) vivre. Le tout en gagnant en sobriété et en autonomie.

En lien direct avec cette question, l'enquête de Lionel Astruc sur la place du bénévolat dans à peu près tous ces lieux démontre bien les besoins de repenser le travail, la solidarité et l’implication de tiers autour de ces projets. Elle souligne aussi, en creux, leur dépendance aux bénévoles, alors que les dispositifs publics d’engagements citoyens dans les domaines de l’économie sociale et solidaire révèlent des carences à plusieurs niveaux. Et brident les élans de solidarité.

Repenser le rapport au travail, dans la communauté Emmaüs à Lescar-Pau (crédit photo : Lionel Astruc)

Gagner en autonomie et en responsabilité

Cette question du travail à fournir pour le collectif et pour soi est toujours, on le voit dans cette série de reportages, une question en débat. Elle touche plusieurs sujets sensibles : les libertés individuelles et les besoins du groupe – on y revient – ; l’équité entre ses membres et les notions d’équivalence quant aux apports de chacun ; les différences (et leur acceptation) de moyens, de cultures, de compétences et de bagages entre habitants ; le rapport personnel à l’argent et à la propriété ; etc. À l’arrivée, tous les lieux visités ne parviennent pas à répondre à toutes les questions, à toutes les envies, ni même parfois à tous les besoins élémentaires… C’est pourtant, en lien étroit avec de nécessaires transformations de notre société, du droit du travail et des règles financières, l’un des chantiers le plus prometteurs de ces écolieux, encore en gestation. Un chantier qui, là encore, est profitable à toute la société.

Au-delà, une constante émerge entre ces lieux, pourtant très divers, qui nous apparaît particulièrement stimulante pour le modèle de société écologique et solidaire que nous souhaitons construire : c’est celle de la recherche d’autonomie des lieux et de leurs habitants, dans le respect des ressources vivantes alentour. Nulle part, nous avons observé la volonté de ces collectifs de construire des îles en autarcie. Plutôt des espaces plus autosuffisants, ne serait-ce qu’en matière alimentaire ou énergétique, en lien avec des artisans et producteurs locaux. En plus de La Ferme Légère ou des collectifs de Notre-Dame-des-Landes, l’Écohameau du Plessis, en Eure-et-Loir a veillé à construire un ensemble d’habitations le plus neutre possible au niveau énergétique et sans matériaux polluants. De même, le village d’Écolectif en Haute-Garonne explore avec le territoire l’implantation d’habitats légers, qui limitent leur empreinte écologique sur l’environnement.

Une yourte à Écolectif, en Haute-Garonne (crédit photo : Anne-Sophie Novel)

Tous les écolieux visités s’attachent aussi à produire une bonne partie de leur alimentation (voire à proposer des aliments aux populations alentour), autant pour limiter l’empreinte carbone du contenu de leurs assiettes, que pour favoriser leur qualité (par des produits frais et bio), l’emploi local et l’accessibilité d’aliments sains et savoureux. C’est particulièrement le cas du Monastère de Solan, dans le Gard, de l’Arche de La Flayssière en bordure du Larzac ou de l’écovillage drômois Écoravie. Et cette aspiration se nourrit chaque fois d’un fort sentiment de responsabilité humaine face à la planète, à la pauvreté et aux crises diverses. Partout, on a ressenti la volonté des écohabitants de construire, à partir de leur lieu de vie, de véritables territoires nourriciers.

Toujours dans cette quête d’autonomie, deux lieux très différents ont mis au cœur de leur projet la question de l’inclusion sociale et la lutte contre la pauvreté et le gaspillage : afin de reprendre les rênes de leur vie, les porteurs  du projet ont construit des lieux de vie et de travail où chacun trouve une place, un rôle, en lien avec les autres. De quoi retrouver plus de souveraineté. C’est la formidable leçon qu’apportent La Ressourcerie du Pont dans le Gard et le village Emmaüs de Lescar-Pau.

Inclusion sociale et lutte contre le gaspillage, au cœur du projet de la Ressourcerie du Pont, dans le Gard (crédit photo : Lionel Astruc)

De nouvelles interdépendances entre vivants

Au fil de ces reportages, on a le sentiment que ces groupes inventent de nouvelles civilités et interdépendances entre humains, très précieuses en temps de crises, mais aussi entre des collectifs humains et leur environnement social et biophysique. Le sentiment qu’ils initient, au bout du compte, une nouvelle façon d’habiter la Terre. À travers les valeurs mises en avant, leurs expériences de coopération au quotidien et de formats de travail collaboratif, créateurs de sens et de communs. Et ils apportent une démonstration rassurante que l’on peut vivre heureux sans devoir accumuler de l’argent et des biens, sans surconsommer des ressources énergétiques. En cela, ces écolieux de vie esquissent un projet de société qui porte les ferments de changements radicaux et féconds pour l’ensemble de notre société. Des solutions aussi aux crises écologiques et socio-économiques. 

Pour autant, vivre en collectif n’est jamais un long fleuve tranquille. Nous le montrons également, sans fard, dans ces reportages. Et ce malgré l’énergie apportée par chaque habitant à leur lieu de vie collectif, malgré leurs fortes convictions humanistes et écologiques, malgré les outils mobilisés pour rendre cette coexistence fluide et joyeuse. Il y a donc des ratés. Évidemment. Humain, ces lieux sont juste humains ! Ils n’ont rien d’une secte où ses membres suivent aveuglément un gourou, un maître ou un chef de famille.

Repas en commun, à la Ferme Légère (crédit photo : Clément Osé)

Déconstruire nos représentations pour changer nos modes de vie

Au-delà, tout le monde n’aspire pas à rejoindre de tels collectifs. Certains lecteurs peuvent manifester craintes et appréhensions, même après la lecture de notre vaste enquête, quant au choc que cette vie en collectif peut provoquer en soi et pour son entourage. Car ces nouveaux modes de vie rompent effectivement avec diverses habitudes, avec certaines constructions forgées au cours de sa vie. Et surtout ils nous amènent à déconstruire des représentations dominantes qui, souvent, nous enferment : sur le confort, sur la liberté, sur la croissance, sur la propriété, sur le bonheur… Les témoignages recueillis sur place attestent du chemin parcouru, parfois exigeant et chaotique, par de nombreux habitants de ces lieux. Dans la réalité, en se frottant, si l’on peut dire, aux autres au quotidien. Ils montrent aussi de la légèreté, de la joie, de la sécurité et du confort (re)trouvés par les personnes qui ont franchi le pas et se sont établies dans ces écolieux. C’est l’une des surprises de cette série d’enquête.

En plus des représentations, d’autres facteurs peuvent limiter l’essaimage de ces nouveaux modes de vie, et dès lors leur puissance de transformation de l’ensemble de la société. On peut en relever trois. Tout d’abord leur relative jeunesse – dix à quinze ans pour la plupart des lieux, parfois bien moins, plus de trente ans néanmoins pour le monastère de Solan et près de cinquante pour l’Arche de La Flayssière. Cette jeunesse apporte énergie et dynamisme, assurément. Elle rend néanmoins ces expériences encore fragiles ou peu robustes. Surtout, et c’est la deuxième limite observée, que les habitants de ces lieux mettent toute leur énergie à les faire vivre et à s’y insérer en harmonie. Beaucoup moins, ou pas du tout, à documenter – et à partager à l’extérieur – leur processus de constitution, leurs réussites et leurs difficultés, les parcours de ses membres et leurs évolutions. Toute chose indispensable pour faire connaître, séduire, rassurer, questionner plus largement la société sur comment mieux cohabiter sur Terre. C’est la raison pour laquelle, à notre modeste niveau, le mouvement Colibris, en partenariat avec l’Ademe et avec le soutien de la Coopérative Oasis, nous nous sommes lancés dans cette belle aventure journalistique.

Faire vivre un collectif et un lieu demande de l'énergie ! Ici, à la Maison Forte (©DR)

L’essaimage des écolieux en question

Dernière limite, la taille encore modeste des écolieux français. La plupart d’entre eux regroupent quelques foyers, rarement plus d’une trentaine de personnes. Quelques-uns cependant, très peu nombreux, comme Écoravie, l’Écohameau du Plessis ou le village Emmaüs Lescar-Pau, regroupent (ou regrouperont) davantage de personnes, et se transforment peu à peu en véritable quartier ou écovillage. La relative petite taille des écolieux interroge leur capacité à intégrer des centaines voire des milliers de citoyens. Ou tout simplement à imprimer une marque sur leur territoire et pouvoir interagir avec leurs acteurs. Leur taille peut aussi constituer une limite pour inclure une plus grande diversité socio-culturelle. La composition actuelle des écolieux est déjà plus diversifiée qu’imaginée – bien que fort mal documentée, là encore – mais ils ne regroupent pas tous les âges, toutes les origines, tous les parcours de vie ni toutes les bourses, retrouvés dans la société française.

La réhabilitation de friches industrielles urbaines, de vieux hameaux ou villages en déshérence en zones rurales, peut devenir une voie de multiplication de lieux de vie et de travail écologique et partagés, en lien (et avec le soutien) de collectivités. Celle d’une transformation d’immeubles, de lotissements ou de quartiers déjà existants, est une autre piste d’essaimage à explorer, malgré de sacrés contraintes en zones métropolitaines. Enfin, le déploiement d’habitats légers, mobiles et solidaires, auquel s’attache en particulier l’association Hameaux Légers, est une autre piste à suivre de près. Toutes ces approches permettent a priori de réduire l’étalement du bâti sur les sols et les espaces semi-naturels, et d’inclure en même temps de nouvelles populations qui n’auraient pas les moyens financiers ou les profils socio-culturels d’intégrer facilement les écolieux actuels.

Avec ses 40 habitants, Écoravie fait partie des plus grands écolieux français (crédit photo : Alexandre Sattler)

Changer sa vie… et celle de son territoire

Au-delà de la taille, il demeure un défi – et une opportunité formidable – pour ces écolieux : celui de polliniser leur territoire. De plus en plus d’écolieux tissent des relations bénéfiques avec les autres habitants, des producteurs et artisans locaux, ainsi qu’avec leurs collectivités. Si les relations ont pu être rugueuses au démarrage par endroit, les interactions se multiplient. Ainsi, la Maison Forte, dans le Lot-et-Garonne, constitue une véritable pépinière d'initiatives culturelles et éducatives pour les habitants et l’école de la commune, et au-delà. Les Usines à Poitiers sont un foyer d’activités professionnelles et de réhabilitation du patrimoine industriel très bien intégré au territoire. Quant à la Ressourcerie du Pont au Vigan ou le village Emmaüs de Lescar-Pau, ce sont des espaces de services autour du recyclage et d’apprentissage ouverts à tous – et très fréquentés ! Écoravie, à Dieulefit, a su construire, de son côté, un véritable quartier écologique, qui se relie davantage à la mairie. Tout comme l’Écohameau du Plessis, qui a fait émerger un petit quartier de mieux en mieux intégré à la commune de Pontgouin, et qui suscite l’intérêt de nombreux élus. Ce lien au territoire se manifeste aussi par la vente de nombreux aliments bio produits toute l’année par le monastère de Solan ou la communauté de l’Arche, mais aussi par une implication historique de cette dernière communauté aux luttes sur le territoire – hier, pour un Larzac paysan, puis contre les OGM avec les Faucheurs Volontaires. 

Cueillette pour le confit de roses (bio !), au Monastère de Solan (crédit photo : Lionel Astruc)

Espaces dynamiques, créatifs, pourvoyeurs de bien et de services écologiques, d’animations diverses et d'initiatives solidaires, facteur d'une repopulation dans plusieurs territoires, ces écolieux ont un potentiel de transformation de leur territoire important, dont certains n’ont pas toujours conscience. Et cette fertilisation est, le plus souvent, croisée et profitable à tous !  

Voilà ce qu’au terme des douze mois d’enquêtes et de reportages de terrain nous pouvons partager sur la richesse incroyable de ces écolieux, sur leurs réussites et leurs limites actuelles. Ajoutons un dernier retour pour le lecteur : celui du bonheur pris par chacun de nos reporters de découvrir ces lieux, leur créativité, leur ouverture, de partager des moments souvent joyeux, rarement tendus, parfois intimes. D’avoir eu le sentiment de grandir aux contacts de ces écohabitants. Que tous les membres des lieux visités soient très chaleureusement remerciés pour leur accueil et leur confiance vis à vis de nos journalistes et de notre démarche.


Crédit de la première photo : Clément Osé.


La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par Colibris le Mag, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

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