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Hacker, méditant et paysan : la libre vie de Sebastian Castro

Depuis des années, Sebastian Castro met la nature, l’empathie, le service du bien commun au coeur de sa vie. Il y a un peu plus d’un an, il est venu voir Colibris pour proposer de développer, bénévolement, la carte Près de chez nous désormais en ligne. Malgré ses réticences à parler de lui, nous avons insisté pour revenir sur le parcours et la philosophie de Sebastian. À la croisée de l’écologie, du hacking et du revenu universel.



- Sebastian, peux-tu commencer par nous parler de ton parcours ? 

J'ai fait une école d’ingénieur, Supaéro. Mais avant même de sortir de l’école, je savais qu'ingénieur, ça n'était pas pour moi ! À la fin de mes études, je suis parti pendant un an faire du woofing en France. Puis je me suis installé dans la maison de mon grand-père, dans les Landes. Une maison traditionnelle, accessible après 4 km de pistes, où j'habite maintenant avec ma compagne, Mariette. 

Pendant un an, j’ai aménagé ce lieu pour y vivre en cohérence avec mes valeurs. Récupération de l’eau de pluie, chauffage au bois, four à bois pour le pain, four solaire pour l'été, panneaux solaires thermiques pour chauffer l’eau, quelques poules pour les œufs, des brebis pour la compagnie, un potager... Ça nous permet d'être presque autosuffisants en été, et de faire quelques réserves de patates pour l’hiver. On se rend compte qu'agriculteur, c'est vraiment un métier difficile...

J'ai aussi fabriqué une machine à laver à vélo ! J’ai récupéré une vieille machine qui ne marchait plus, je l’ai démontée et j'ai relié l'axe avec un vélo couché. Comme ça, je peux lire, faire du sport et laver mes habits en même temps !

- Comment t'es venue l'idée de créer la carte "Près de chez nous" ?

Je suis très impliqué dans la consommation locale. Je ne prends pas l’avion, je limite mes déplacements en voiture, mes voyages et mes trajets quotidiens se font à vélo, bien qu'on soit très isolés. C’est d'ailleurs pendant un voyage à vélo jusqu’au Maroc que j'ai eu l'idée de la cartographie. Quand tu pédales, t’as le temps de réfléchir ! Je me suis dit "Je suis un programmeur né, un geek ! Programmer, c’est vraiment ce qui me branche. Mais pour quoi faire ?"

Je cherchais à créer un service qui n’existait pas, ou que je pourrais améliorer, en open source évidemment. J’en suis venu à m’intéresser aux systèmes de carto. Quand je voyage, que je déménage, que j’arrive sur un territoire que je ne connais pas, c’est génial d’avoir des infos pour bien me nourrir par exemple !

Les systèmes existants n’étaient pas vraiment satisfaisants. Un site web, c’est vraiment beaucoup de travail, et les assos qui développent leur propre carto n’ont ni les moyens ni le temps nécessaires. Et vu notre monde technologique, si l’outil n’est pas rapide et bien fait, personne n’y va – moi le premier !

"Programmer, c’est vraiment ce qui me branche. Mais pour quoi faire ?"

Alors, je me suis mis à développer un logiciel dans mon coin. Aujourd'hui, je peux dire que c'était une erreur ! Maintenant que je fais partie de communautés informatiques, si c’était à refaire, j'aurais rejoint une équipe pour l'aider à améliorer son outil. Mais je ne connaissais rien. En même temps ce n'était pas plus mal, j’ai appris à coder, j’ai pris le temps de faire, et de refaire ! En 8 mois, j’ai développé une première version, qui fonctionnait.

- Et c'est là que ta route a croisé Colibris ! 

Mon idée était de contacter des assos qui avaient déjà des cartes collaboratives, en leur disant "j’ai développé un outil, si vous trouvez qu’il est meilleur que le vôtre, prenez-le, de toute façon c’est en open source !" La première que j’ai contactée, c’est Colibris oui ! Pour plusieurs raisons : elle avait la plus grosse base de données, Mathieu, le directeur, venait de Supaéro, comme moi, et enfin l'écolieu Jeanot, dont je suis coprésident, faisait partie du réseau des oasis. C’est tombé au bon moment, car Colibris avait déjà le projet de remettre à jour la carte, sans avoir de ressources en interne. J'ai donc débarqué de ma forêt landaise, et j'ai dit : "Je suis bénévole et je peux m'y consacrer à temps plein !" J'ai été très bien accueilli, une relation de confiance s'est établie rapidement. Un an plus tard, le site Près de chez nous sortait pour le grand public !

Sebastian et Laëtitia, en service civique à Colibris, heureux du lancement de Près de chez Nous

[Notre conversation s'interrompt : "Oups le serveur a crashé ! Attends je regarde, 2 secondes."]

- Tu partages gratuitement, et tu ne souhaites pas qu'on cite ton nom dans les crédits. La reconnaissance n'est pas importante pour toi ?

La reconnaissance ? Non, ça favorise l’ego. On a déjà un ego tellement fort, que je préfère éviter les choses qui peuvent le renforcer ! Pour Près de chez Nous, j’ai mis OpenAtlas dans les crédits, une asso dont je fais partie, même si elle n'est pas beaucoup intervenue sur ce projet. Il me paraît fondamental de dépersonnaliser les outils, ça permet une meilleure appropriation par tout le monde.

"Je conçois le RSA comme un "salaire universel" : on me donne de l’argent et je le rends à la société, en contribuant au bien commun."

- Comment travaille-t-on gratuitement ?

Je me suis mis au RSA depuis 2016. Je conçois ce revenu comme un "salaire universel" : on me donne de l’argent et je le rends à la société, en contribuant au bien commun.

Pour moi, travailler sans salariat, c'est défendre une autre vision de la société. Étienne Chouard parle de "l'éthique hackeur" (extrait tiré de l'interview réalisée par ThinkerView, licence CC BY-NC-SA 4.0) 

  • Ne pas travailler pour l’argent mais pour être utile à la société
  • Travailler avec enthousiasme
  • Partager gratuitement
  • Travailler en autogestion

Quand j’ai entendu ça, je me suis dit "ah ben oui c’est moi !" Il faut sortir de l’image du hackeur pirate qui agit pour faire du mal ! La plupart travaillent pour le bien de la société et pas pour leur bien personnel. C’est extraordinaire, ça change le paradigme, et c'est tellement émancipateur... Un tas de valeurs en découlent : liberté, éthique, créativité, liberté d'expression. Cette philosophie peut, – et devrait ! – , s’appliquer à d’autres champs que l’informatique. Tout le monde y gagnerait, à travailler comme ça.

Ne pas travailler pour l’argent, ça veut dire beaucoup de chose. Si je suis salarié, je n’aurais pas la même force de proposition, la même liberté d’expression : je suis payé, je dois donc quelque chose.

Aujourd’hui cependant, le RSA exerce une pression pour trouver un emploi. Je suis donc devenu salarié pour un projet sur lequel j’étais bénévole, le développement du logiciel d’inscription pour les centres de méditation Vipassana. 

- Que t'a apporté la méditation ?

Ouf, beaucoup ! Par exemple, quand j’ai commencé à m’informer sur l’écologie, je me suis rendu compte que les gens qui ont faim, ce sont notamment les agriculteurs auxquels on impose une monoculture d’exportation. Et qu'il y avait donc un conflit entre mon plaisir de consommer des produits issus de cette agriculture, et les dysfonctionnements que j'entretenais en les consommant. La méditation m'a permis d'être moins dépendant de mes envies, en comprenant mieux le mécanisme du plaisir. Cela m’a aussi permis d’être plus en empathie avec les gens, en amour même, et de ne plus avoir envie de faire du mal à qui que ce soit, que ce soit à la petite mouche sur ton bureau, ou à une personne à l’autre bout de la planète. Quand j’ai compris ça, j’ai par exemple cessé d’acheter du chocolat, assez naturellement ! 

- Tu es musicien aussi !

Oui, avec un copain on a un groupe, le “Bal Populaire de la Lande Profonde”. Lui à l’accordéon, et moi au cajon, on va dans des endroits où personne ne connaît les bals traditionnels. L'idée est d'être ensemble, de faire danser simplement les gens, de garder une ambiance populaire… et ça marche très bien !

- Quelles sont tes attentes pour "Près de chez nous" ?

J’essaie de ne pas avoir d’attente pour ce projet. Je suis réaliste, je sais que ça ne va pas changer les modes de consommation à grande échelle. Le changement vient de soi. On va juste apporter un petit plus. Je suis colibri, je mets ma goutte !

"Si on pense qu’on fait un truc révolutionnaire, on s'implique encore plus, et c'est terrible pour l’équilibre !"

Je pense que c’est important de ne pas trop s’enflammer sur les projets. Le danger du travail joyeux et militant, c’est la difficulté de trouver l’équilibre : ça te dérange pas de travailler le samedi, le dimanche, la nuit, parce que c'est pour la cause. Si on pense qu’on fait un truc révolutionnaire, on s'implique encore plus, et c'est terrible pour l’équilibre ! Mes deux heures de méditation quotidienne restent les plus importantes de ma journée. Ma plus grosse contribution au changement de la société, c’est mon changement intérieur !

Commentaires

Un grand merci pour ce trés beau temoignage qui m'inspire, me conforte dans mes choix de vie, me motive. Méditer, être optimiste, altruiste, joyeux. Parce que des solutions existent pour le bien vivre..ensemble.

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