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L’Arche de Jean Vanier, une école du cœur


Défenseur radical des personnes marginalisées, Jean Vanier est mort le mardi 7 mai 2019. En s’installant en 1964 dans une petite maison à Trosly avec deux personnes en situation de handicap, il fonde le premier foyer de l’Arche. De ce premier geste grandissent depuis plus de cinquante ans une philosophie inspirante et un réseau international de lieux de vie : les communautés de l’Arche. 

Dans ces communautés, vivent et travaillent ensemble des adultes en situation de handicap mental et ceux qui les accompagnent, les « assistants » salariés ou volontaires dans le cadre du service civique. Ces communautés, qui relèvent du secteur médico-social, proposent d’associer tous leurs membres dans des relations interpersonnelles qui dépassent la seule relation d’aide. À L’Arche, on cherche à « vivre avec » les personnes ayant un handicap, plutôt qu’à « faire pour » elles. Chaque communauté de L'Arche est fondée sur trois dimensions : communautaire, professionnelle et spirituelle. 

Menuisier dans la communauté de l’Arche du Caillou Blanc depuis 17 ans, Bruno en est le directeur depuis 4 ans. Récemment appelé pour un deuxième mandat, il vit au sein de la communauté avec sa femme Charlotte et ses enfants. Dans cet entretien, il explique avec franchise et simplicité le fonctionnement de l’Arche du Caillou Blanc et du réseau dans son ensemble. Tour d’horizon d’une structure originale, pérenne mais sans cesse redéfinie et soumise à de nouveaux défis.

Vivre dans une Arche, une démarche avant tout spirituelle

 - Dans une communauté de l’Arche, on vit et on travaille ensemble, entre personnes ayant un handicap mental ou pas. Pourquoi rejoindre un tel mode de vie ? Que vient-on y chercher ?

Chacun a ses raisons, bien entendu… Ce que je peux dire cependant est que la vie communautaire est, avant toute chose, un rempart contre l’isolement. Et que celui-ci est essentiel pour des personnes vulnérables et marginalisées.

Toutefois, on ne vient pas seulement pour ça : vivre ensemble suppose de se « frotter » sans arrêt à l’autre, de se laisser bousculer, de prendre conscience de l’interdépendance qui existe entre chacun d’entre nous. Cette relation nous transforme en profondeur. 

En outre, la vie communautaire avec des personnes handicapées nous transforme d’autant plus qu’elle permet de vivre un autre rapport au monde. Vous savez, j’ai l’habitude de dire que les personnes handicapées sont « nos maîtres » en matière de chemin spirituel. Quand on est lésé dans sa dimension intellectuelle, il y a de la place pour développer l’intelligence du cœur. Et cette intelligence-là nous guide tous. 

Que vient-on chercher dans une communauté de l’Arche ? Je dirais l’approfondissement de sa vie spirituelle, tout simplement.

- Vous parlez de spiritualité... Jean Vanier était lui-même puissamment ancré dans la tradition catholique. Quels liens l’Arche entretient-elle avec le catholicisme en particulier et la religion en général ?

Dès la fondation de l’Arche, il y a eu un double mouvement très fort : d’une part un ancrage dans la foi catholique, lié à l’inspiration, aux valeurs et à la pratique de son fondateur, Jean Vanier. D’autre part, une ouverture interreligieuse vers les autres religions pratiquées dans les pays où s’ouvraient d’autres arches : les protestants au Canada, les hindous et musulmans en Inde…

Dans les communautés françaises, depuis le début, nous pratiquons l’accueil de la diversité confessionnelle et celle des personnes non croyantes, mais nous restons fortement ancrés dans une pratique catholique.

 

- Cette dimension religieuse se retrouve-t-elle dans la forme d’engagement ? Être « assistants » au sein d’une Arche, est-ce une vocation ?

Lorsque Jean Vanier a fondé l’Arche en 1964, le modèle d'engagement alors était plutôt le célibat partagé en foyer avec des personnes handicapées. Mais dès les années 1970, cet ancrage a évolué du fait de l’envie des assistants [personnes salariées pour s’occuper des personnes handicapées, NDLR] de fonder leurs familles. Une diversité de statuts s’est petit à petit mise en place - salariés vivant à l’extérieur, permanent vivant en foyer 24h/24, services civiques etc. Elle a sonné le glas de la dimension vocationnelle. 

Aujourd’hui, le niveau d’engagement communautaire est très différent selon les personnes, et c’est une richesse. Ça permet en outre de prendre en compte la réalité de chacun. Mais une communauté de l’Arche ne fonctionnera pas s’il n’y a pas, à aucun endroit, d’investissement qui dépasse le simple salariat. Par exemple, pour la Semaine Sainte, les mille choses à préparer n’ont pu l’être qu’en-dehors des heures de travail…

L’Arche de Jean Vanier en chiffres

• Il existe 154 communautés dans plus de 30 pays répartis sur les 5 continents. Parmi elles, 35 sont françaises.
• En France, les communautés regroupent plus de 1800 personnes adultes handicapées mentales internes ou externes ainsi que 860 salariés en équivalent temps plein (ETP) et 370 jeunes volontaires en service civique chaque année
• Onze ESAT (Établissement et Service d'Aide par le Travail) sont implantés dans ces communautés 

Une gouvernance fondée sur le « leadership de service », la subsidiarité et l’expérimentation

 - La Fédération Internationale des Communautés de L’Arche regroupe 154 communautés issues de 34 pays différents et réunit près de 10 000 membres avec et sans déficiences… Comment une communauté comme le Caillou Blanc vit-elle cette affiliation ?

La communauté du Caillou Blanc est née en 1982. Cinq ans plus tard, en 1987, elle a été reconnue comme Arche de Jean Vanier. C’est très compliqué de devenir une communauté de l’Arche. Il faut remplir des critères liés aux valeurs et aux moyens de subsistance, très exigeants, en s’assurant notamment le soutien financier de l’État.

L’affiliation aux fédérations de L’Arche en France et de L’Arche Internationale relève d’un processus assez long, qui permet de confirmer que le projet est bien en cohérence avec les valeurs de L’Arche. L’Arche en France, avec la Fondation, apporte un soutien aux communautés affiliées notamment en terme financier, mais aussi en gestion des ressources humaines, veille juridique, communication, collecte de fonds, etc. Nous bénéficions aussi de la force de plaidoyer de L’Arche au niveau national, pour valoriser et défendre notre spécificité, qui repose notamment sur le choix des assistants de vie sur le lieu de travail (choix qui est aussi réalisé par les volontaires du Service Civique).

 

- Jusqu’à quel point une communauté de l’Arche est-elle libre de se gérer comme elle l’entend ?

Si l’Arche existe encore aujourd’hui, c’est, je crois, parce qu’elle s’est toujours posé la question de la gouvernance et du pouvoir. Aujourd’hui, deux principes forts font office de guide dans les modes d’action, au niveau international, national et local :

-       Le leadership de service, à savoir une verticalité assumée mais au service du collectif

-       Le principe de subsidiarité, c’est-à-dire faire en sorte que le maximum de décisions soit prises au plus proche du terrain

Ainsi, chaque Arche écrit sa propre constitution qui définit son mode de fonctionnement. Celle-ci est ensuite  validée par la fédération.

Organisation de l’Arche de Jean Vanier

En France, les communautés de L’Arche sont regroupées au sein d’associations loi 1901, membres de la Fédération de L’Arche en France, reconnue d’utilité publique. La Fédération Internationale des Communautés de L’Arche regroupe l’ensemble des 154 communautés de L’Arche dans le monde.

Le financement des 35 communautés françaises est essentiellement assuré par les pouvoirs publics tandis qu’une part significative des investissements et du fonctionnement “communautaire” provient de fonds privés collectés par la Fondation des Amis de L’Arche.

- Concrètement, qui décide au Caillou Blanc ?

Notre constitution stipule qu’un directeur possède un mandat de 4 ou 5 ans renouvelable une fois. Il est appelé grâce à un processus de discernement qui consiste à écouter l’ensemble des besoins, envies ou intuitions de la communauté. Cette matière conduit naturellement à une nomination. Il ne s’agit pas d’un processus démocratique mais bien d’une démarche spirituelle. Pour moi qui viens d’être réappelé pour 4 ans, c’est très confortable, je me sens légitime. Et j’ai en main une feuille de route écrite par les 120 membres du Caillou Blanc.

- Vous avez parlé de leadership de service, comment cela se traduit-il exactement ?

Il s’agit d’accepter une forme de verticalité quand elle se met au service du groupe. Par exemple, sont inscrites comme priorités dans la dernière feuille de route du Caillou Blanc l’approfondissement de la démarche écologique et l’inclusion des familles vivant à l’extérieur de la communauté. Pour atteindre ces objectifs, le directeur a les coudées franches. Il existe néanmoins de nombreux lieux de concertation permanents. Le plus emblématique d’entre eux est le conseil communautaire. Celui-ci permet de réunir chaque semaine une dizaine de personnes en responsabilité pour éclairer le directeur dans les décisions qu’il doit prendre.

Ce mode de fonctionnement n’est toutefois pas idéal. Nous rencontrons toujours des problèmes, comme celui de la capacité à dire et à écouter par exemple. 

L’ouverture sur l’extérieur, un péril salutaire

- Le Caillou Blanc est installé à Clohars-Fouesnant, une commune rurale de 2 000  habitants dans le Finistère. Quel type de relations entretenez-vous avec vos voisins ? 

Pendant longtemps, beaucoup ont cru que nous étions une secte. Le regard a cependant réellement changé quand les familles ont mis leurs enfants à l’école municipale. Et puis, à travers l’accueil de jeunes, près d’un tiers des enfants du village sont passés par la communauté.

Par ailleurs, les personnes en situation de handicap s’impliquent beaucoup dans le tissu associatif, religieux, politique du village. Jean-René, par exemple, va à tous les conseils municipaux en auditeur depuis les années 1980 ! Au bout de quelques années, cela crée du lien..

 

- La dynamique communautaire ne porte-t-elle pas en son sein le risque de se renfermer sur soi et de se couper du monde extérieur ?

Si, bien sûr, on se recroqueville facilement. C’est pour cette raison que nous faisons le choix de vivre l’ouverture… de l’extérieur vers l’intérieur et vice-versa.

En effet, chaque année, nous accueillons près de 1 500 jeunes à partir du CE1 jusqu’au lycée, ainsi que toute personne souhaitant venir séjourner chez nous. Dans l’autre sens, nous quittons souvent le Caillou Blanc en groupe, pour organiser des chantiers de jeunes dans les pays de l’Est, des pèlerinages, ou encore des tournées de théâtre…

Accueillir et sortir est toujours très destabilisant, en terme de charge de travail, d’organisation, de gestion des émotions… mais ça nous permet de toujours nous remettre en question et de progresser.

- L’ouverture se pratique-t-elle vers d’autres réseaux, pensées ou sensibilités ?

Du mieux qu’on le peut oui… Nous avons des liens avec les autres Arches par exemple, celles initiées par Lanza de Vasto, bien que nous soyons deux réseaux distincts. Au Caillou Blanc, il existe en outre une grande sensibilité aux questions écologiques, que l’on essaie de plus en plus de prendre en compte dans notre vie communautaire. Le lien avec Colibris s’inscrit exactement dans cette dynamique.

Du côté des cuisines par exemple, nous avons décrété le lundi végétarien et mis en place un approvisionnement local ou bio – en effet, notre potager pédagogique ne suffit pas pour nourrir 100 personnes tous les jours. Dans les bureaux, en quelques années seulement, nous avons mis en place le tri des déchets, la suppression des 3 imprimantes laser, les stylos rechargeables, l’isolation des murs, l’éclairage par des led…

Les enjeux de demain pour l’Arche

- Jean Vanier, l’emblématique fondateur de l’Arche, est mort mardi 7 mai 2019 à l’âge de 90 ans. La continuité des Arches peut-elle être mise en péril par cette disparition ?

Jean Vanier était une figure très présente, surtout au Caillou Blanc - il y est beaucoup venu en vacances ! Son message irrigue encore fortement toutes les communautés : l’importance de la spiritualité et le fait de se laisser transformer par la tendresse… Cependant, au niveau structurel, je pense que sa disparition n’est pas un enjeu. La transmission a été faite et nous fonctionnons sans lui depuis 20 ans.

En terme d’héritage, une difficulté a en revanche été celle liée au scandale du Père Thomas Philippe*. C’est lui qui a invité Jean Vanier à démarrer l’Arche. En 2015, 21 ans après sa mort, nous avons découvert qu’il avait abusé sexuellement pendant des années de femmes (adultes et non handicapées), dont des assistantes de L’Arche. L’Arche a fermement condamné les agissements du père Thomas. Nous avons alors entamé un travail de relecture de notre histoire. Partout dans les communautés, on a enlevé ses portraits, ses écrits... Cela a pu être douloureux pour certains car c’était une figure importante dans la mémoire de la fondation de L’Arche.

- Quels sont les enjeux de demain pour l’Arche en général, et la communauté du Caillou Blanc en particulier ?

La professionnalisation, sans aucun doute. Il s’agit de réussir à nous institutionnaliser tout en restant audacieux et en acceptant d’être bousculé. C’est cette folie qui fait que la communauté va bien, il ne faut pas la perdre.

Un autre enjeu fort est de trouver l’équilibre entre la dynamique du travail de l’ESAT et celle de la vie communautaire. Nous avons fait le choix d’une activité artisanale qui n’est ni une industrie, ni de l’occupationnel. Nous avons donc de vrais ateliers avec une vraie demande, de vrais délais, une vraie exigence qualité… Ce rythme entre souvent en tension avec celui de la communauté.

 

En savoir +

- Site français de l'Arche Jean Vanier

- "« Mieux vaut cueillir que pleurer », une journée au Caillou Blanc", sur Colibris le Mag


Crédits Photos : Arche Jean Vanier


* En 2014, on a découvert que le père Thomas avait usé de son aura de prêtre pour abuser sexuellement d'au moins une dizaine de femmes. Plus d’infos ici.

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