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La reconnexion selon Mathilde #3

Quand souffle le Zéphyr


Le printemps, c’est le temps premier, celui qui repart de l’hiver, de zéro, de la misère, parfois, pour un nouveau numéro.

On le veut politique, on le veut atmosphérique. Au sud, à l’ouest, à l’est. À l’est. Sur le front du monde entier. Insurrection, avancée. Reconnexion, panacée. Printemps de paix.

Dans celui de Botticelli, trois Grâces immortelles, une pomme d’or. Discorde masquée par l’allégresse et l’abondance. Ventres arrondis par l’amour, robes en ornements, orangers en fleurs. Au bord du tableau, l’homme laisse son épée pour cueillir un fruit.

On rêve de Femmes Printemps, éternellement jeunes, en réponse aux cupides qui font la guerre.

Or il faut quatre âges, quatre mains et quatre saisons pour faire un printemps.

C’est ma saison préférée, vous savez. Surtout depuis que j’habite le nord de l’Europe, où l’hiver grignote le reste. De ma fenêtre, je vois poindre les bourgeons sur le vieux marronnier de la cour. Vision de bonheur.

D’une nuit à l’autre les boutons éclatent, me ramènent à mon enfance. Vous aussi, écoutez. Le printemps est une espérance.

L’éclosion des jonquilles et des iris, partout dans le jardin la garance. Les fraises des bois qui scintillent, secrètement, contre la vieille façade en galets de rivière. J’arrache un à un les pétales des fleurs de trèfles, ceux qui ont rosi, et je les pince entre mes lèvres. Sur mon bec, leur goût subtil et sucré.

Les sureaux exhibent leurs bouquets de fleurs blanches. Sur leurs tiges des autoroutes de pucerons, chassés par les coccinelles. Derrière la maison, à l’ombre, mousses et fougères sont là, gardiennes de fraîcheur, promesses d’un équilibre.

Le long du chemin de terre, des coquelicots dansent en bordure des champs. Leurs fragiles corolles flottent dans le Mistral devenu Zéphyr. Des petits drapeaux rouges, dressés pour le pays du printemps, celui qu’on chérit. Au soleil, à midi, la lumière nous vient du haut et les bourdons zozotent leurs secrets.

La terre humide sent bon, pas comme ces pluies d’hiver qui n’engendrent rien. Mille génies s’apprêtent à surgir.

Les lièvres éclaireurs et lapins de garenne passent et repassent en travers du chemin. Longtemps ils courent à découvert sur les cultures, immensités nues bientôt recouvertes ici de blés, là de friches jaunes et vertes.

Dans le ruisseau qui longe la prairie, les têtards s’agitent. Petites flèches noires dans le torrent. Dans quelques semaines, ils chanteront la nuit.

Les joues des enfants enfin rougissent. Leurs yeux gazouillent. Ils se jettent dehors. L’heure du coucher recule.

Les adultes ont des ailes de papillons, comme Zéphyr. Sous les platanes, ils sortent les couleurs claires, le rosé et scellent des projets d’amitié.

Jadis on formait des “vœux de printemps sacré”, pour offrir à des créatures divines les récoltes de mars à mai.

Je mange la première fraise, je fais un vœu pour le mois. Je découpe le premier melon, je fais un vœu pour l’année d’après. On célèbre le premier repas en terrasse. Depuis l’année dernière, on avait oublié à quel point Dieu que c’est bon.

Le printemps est un devenir.

Sans oublier ce qui a été, on renaît.

On part le matin sans gilet. Bientôt le soleil laissera sur nos épaules sa trace dorée. Alors nous pourrons agir et porter le monde, sans fléchir.


La crise climatique, la pandémie et les troubles qui en découlent nous accompagnent désormais au quotidien — de la solastalgie au burn out, en passant par le syndrome de manque de nature, pour ne citer qu'eux. Plus que jamais, nous devons réorienter notre style de vie pour qu'il réponde à de nouveaux impératifs, tout en affrontant pièges et contradictions. Comment ne pas perdre la tête ? Nous avons besoin de projets, d'utopies... Or la réalité et ses contingences nous coupent les ailes. Alors où vivre pour agir au mieux, en ville ou à la campagne ? Où grandiront nos enfants ? Comment rester cohérent dans les causes qu'on défend ? Tous les deux mois, je vous embarque dans mon journal de bord pour partager avec vous mes doutes, mes aspirations, ma quête de lieu idéal — bref, tout ce qui pique, lutte et œuvre, au fin fond de nous-mêmes.

Mathilde Ramadier est autrice féministe. Mère de deux petites filles. Drômoise de naissance, Berlinoise d’adoption. Philosophe et psychanalyste de formation.


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Aller + loin

- Le site de Mathilde Ramadier.

- Arne Næss, Penseur d'une écologie joyeuse, essai de Mathilde Ramadier, Éditions Actes Sud, 2017.

- Et il foula la terre avec légèreté, bande-dessinée de Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau, Éditions Futopolis, 2017.  Un voyage poétique et contemplatif, inspiré du philosophe Norvégien Arne Næss.


Crédits illustration et photos :

- Chapô : Nadine Wuchenauer, licence libre.

- Illustration d'Agathe Robinson.

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