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Les limites du modèle anti-gaspi


Article paru dans SOCIALTER, Hors-Série n° 4, mai 2018, "Zéro déchet : la réduction s'organise"




Depuis 2016, de nombreux aliments ont évité les bennes des supermarchés pour aller dans les assiettes des plus démunis, grâce à la loi de lutte contre le gaspillage alimentaire. En parallèle, certains ont su tirer profit de ce nouveau marché. Texte : Hélène Bielak - Photos : Jérémy Jéhanin



Le jaune vif de la petite camionnette ranche sur le gris du parking à l’arrière de l’hypermarché Leclerc de Clisson, une commune au sud-ouest de Nantes. Juste à côté des cartons d’emballages compressés, Christiane et Gérard s’activent pour décharger le chariot qu’un employé du magasin leur a préparé. Les deux sont membres de l’association Le Comptoir des Alouettes, qui tient une épicerie solidaire dans le centre de Nantes. En ce vendredi matin d’avril, ils sont venus faire leur tournée hebdomadaire pour récupérer carottes, asperges, champignons en barquettes encore emballés, salades en sachet, etc. Le tout sous l’œil avisé de Camille. « Je viens ici une fois par mois pour vérifier que tout se passe bien, que les produits donnés respectent bien la charte fraîcheur ou que les poubelles ne contiennent pas des produits qui pourraient être sauvés », explique la chef de projet de Phénix, une entreprise qui met en lien supermarchés et associations pour que les invendus des premiers soient récupérés par les seconds. Une fois les portes de la camionnette jaune fermées, direction un U Express à une vingtaine de kilomètres de là. Le trio y répète la même opération, avec cette fois-ci du pain, des grosses barquettes de lasagnes, des salades…

"De nouveaux acteurs ont débarqué sur ce qui est devenu un véritable "marché" du gaspillage alimentaire"

Camille Lucas est chargée de projet chez Phénix depuis un an et demi. Christiane est en contrat aidé dans l’association Le Comptoir Aux Alouettes. Elle est venue collecter les invendus ce vendredi matin au Leclerc de Clisson (Loire-Atlantique), comme chaque semaine.

Ces va-et-vient d’associations existent depuis longtemps dans l’arrière-cour de certains supermarchés, mais ils sont devenus obligatoires depuis 2016 pour tous ceux de plus de 400 m2. Cette année-là, la France inscrit dans la loi l’obligation pour les grandes surfaces de signer des conventions avec des associations pour leur donner leurs invendus. C’est une première mondiale. Elle interdit aussi aux magasins de rendre leurs invendus impropres à la consommation (en les javellisant par exemple), sous peine d’une amende de 3 750 euros. Il faut dire que l’urgence se faisait sentir, car les chiffres du gaspillage alimentaire ont de quoi donner le tournis (voir encadré chiffres ci-dessous). Avec la promulgation de la loi, ce gâchis généralisé s’est retrouvé sous le feu des projecteurs. « L’effet positif c’est qu’il y a eu une grosse sensibilisation, les médias en ont beaucoup parlé. Le gaspillage alimentaire est devenu un vrai sujet de société », observe Bruno Lhoste, auteur d’un plaidoyer [1] sur le sujet en 2012. 


Chiffres sur le gaspillage alimentaire

Selon l’Ademe, 10 millions de tonnes de nourriture destinées à l’alimentation humaine sont perdues ou gaspillées chaque année en France. Sur ce chiffre, 2,3 millions de tonnes sont générées par la grande distribution et 6,5 millions de tonnes par les consommateurs.  

Au niveau mondial, la FAO (l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime qu’un tiers des aliments destinés à la consommation humaine sont jetés ou perdus tout au long de la chaîne alimentaire.

Un marché du gaspillage

En parallèle, de nouveaux acteurs ont débarqué sur ce qui est devenu un véritable « marché » du gaspillage alimentaire. Ainsi, Phénix propose de coordonner et sécuriser les dons des distributeurs aux associations. L’entreprise offre une plateforme digitale pour mettre en lien les deux parties, plus un accompagnement logistique. En 4 ans, la jeune pousse a connu une ascension fulgurante : aujourd’hui elle compte 15 antennes régionales, emploie 80 personnes et travaille avec 850 magasins. « On a un impact quotidien de 50-55 tonnes de déchets évités par jour, soit 100 000 repas », estime Jean Moreau, cofondateur de Phénix. Son chiffre d’affaires double chaque année et devrait atteindre 10 millions d’euros pour 2018. Dans certains magasins, Phénix travaille désormais main dans la main avec une autre entreprise à la croissance galopante : Zéro Gâchis. Cette dernière propose aux supermarchés un service d’étiquetage pour les produits à date courte et la mise en place d’un rayon dédié. Zéro Gâchis a aussi mis au point un outil statistique pour aider les dirigeants des supermarchés à mieux évaluer et gérer leurs invendus. Les deux start-up ont un modèle économique similaire : une commission de 30 % sur la somme qu’ils font gagner aux magasins en gérant mieux leur « casse alimentaire ».

Phénix met à disposition des glacières aux associations ^pir transporter les produits frais et ainsi respecter la chaîne du froid.

"L'enjeu est aussi que la gestion des déchets entre pleinement dans le cœur de métier des supermarchés"


Un éclaircissement s’impose : depuis la loi Coluche votée en 1988, les entreprises qui donnent aux associations leurs invendus alimentaires ont droit à une réduction d’impôt égale à 60 % de la valeur de la marchandise. En optimisant la gestion des déchets, les deux start-up permettent donc aux magasins de payer moins d’impôts et de réduire les coûts de destruction de la marchandise. Par exemple : auparavant, un magasin qui avait 1 000 euros de marchandise à détruire devait dépenser 200 euros pour les transporter et les brûler. Soit un coût total de 1 200 euros. Désormais, si les 1 000 euros de marchandises sont donnés à des associations, le magasin récupère 600 euros en réduction d’impôt et évite les 200 euros des coûts de destruction. La start-up ponctionne donc 30 % sur ces 800 euros économisés par l’entreprise.


Les limites du système


Un modèle économique qui est donc basé sur une niche fiscale, et implique de fait des recettes en moins pour l’État. « J’en suis conscient. Simplement, ce n’est pas de l’argent mal utilisé. Ça fait du chiffre d’affaires et crée de l’emploi chez nous, mais ça redistribue aussi 30 millions de repas et réduit les émissions de CO2 des destructions », objecte Jean Moreau de Phénix. Par ailleurs, le coût de la casse d’un magasin est compris dans les prix d’achat de ses produits. Donc, au final, le consommateur la paye deux fois : sur son ticket de caisse et par la réduction d’argent dans les caisses de l’État. Guillaume Garot, député de Mayenne à l’origine de la loi, précise : « au moment d’écrire la loi, la question s’est posée. Nous avons alors fait le choix de l’efficacité : si on veut lancer profondément et durablement la lutte contre le gaspillage, il faut des outils puissants. »


Les conserveries


En l’espace de 5 ans, au moins 7 conserveries anti-gaspi ont vu le jour dans l’Hexagone. Toutes partagent une même philosophie : lutter contre le gaspillage alimentaire en récupérant les fruits et légumes dans les supermarchés ou chez les producteurs et en les transformant. Des projets ancrés dans leur territoire, comme le montre Peggy Peralta-Jousse qui va chercher des fruits et légumes déclassés chez des agriculteurs à côté de Saumur, pour en faire des soupes, des compotes, des jus... Ou Colette Rapp et ses confitures Re-Belles, fabriquées à partir d’invendus de supermarchés par des personnes en réinsertion en Seine-Saint-Denis. Colette Rapp a d’ailleurs récemment co-animé, avec le créateur de J’aime Boc’oh, une formation pour expliquer le fonctionnement d’une conserverie à des personnes qui souhaitent monter un projet similaire à côté de chez eux.

Au-delà de la question fiscale, on peut aussi se demander si les start-up qui affirment lutter contre le gaspillage alimentaire ne participent pas à son maintien. Car sans déchets, pas de business. « C’est rigolo d’avoir comme combat sa propre mort », ironise Lucie Basch, fondatrice de Too Good To Go, une application qui indique aux consommateurs les magasins de proximité (supérettes, restaurants, etc.) où ils peuvent acheter des repas invendus à prix réduits. « On est dans une société dans laquelle on crée du gaspillage alimentaire. Nous, on propose de résoudre ce problème moderne avec une appli moderne. À terme, l’idée est quand même de tendre vers un modèle plus sain. Mais cela prend du temps, car c’est toute une société qui marche comme ça. » Quant à l’avenir de sa société, elle pose un regard lucide. « Je ne vais pas passer ma vie à Too Good To Go. C’est d’ailleurs le but de l’entreprenariat social et solidaire : ouvrir les yeux et résoudre une problématique. Si ce combat est résolu, on s’attellera au prochain. » Pour le spécialiste Bruno Lhoste, « à partir du moment où il y a des produits périssables, c’est impossible de ne pas générer de casse. C’est donc bien qu’il y ait un système de revalorisation. Tous ces acteurs répondent à un vrai besoin."

Désormais, l’enjeu est de réduire le gaspillage plus en amont de la filière, avec notamment une meilleure gestion des stocks, la boîte noire des supermarchés. « Ils préfèrent avoir quelques produits à jeter que quelques rayons vides. Parce que 1 % de rayon vide c’est 1,4 % de chiffre d’affaires en moins. Donc l’intérêt est de vendre à fond. Nous, on essaye de les guider vers la juste commande, être au millimètre près. Ce n’est pas simple », souligne Paul-Adrien Menez, cofondateur de Zéro Gâchis. L’enjeu est aussi que la gestion des déchets entre pleinement dans le cœur de métier des supermarchés. Et qu’elle ne soit plus cachée dans les poubelles, à l’arrière des magasins.



Côté assos : un bilan mitigé


Deux ans après la mise en place de la loi, 94 % des distributeurs ont signé des conventions avec des associations [1]. Ce qui ne veut pas dire que les invendus sont récupérés tous les jours. « En général les associations passent une fois par semaine, mais les autres jours les poubelles sont blindées, témoigne Marc [2], 26 ans, membre du collectif les Gars’pilleurs qui vient la nuit glaner les invendus des supermarchés pour les redistribuer gratuitement. Dans les centres des grandes villes où il y a plein de petits Carrefour, Franprix, Auchan, etc., les poubelles sont remplies tout le temps. » Pour rappel, les magasins de moins de 400 m2 ne sont pas concernés par la loi.

Quel impact la loi a-t-elle eu sur le volume des déchets jetés ? Impossible de donner un chiffre. « La difficulté est que tout le monde ne parle pas le même langage », explique Emilie Tafournel, directrice qualité de la Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD). « La casse d’un magasin c’est ce qui n’est plus commercialisable. » Mais sous le terme casse alimentaire, on retrouve aussi bien les produits écartés car ils n’ont pas respecté la chaîne du froid (exemple : une pizza surgelée sortie et laissée dans un coin du magasin par un consommateur), ceux impropres à la consommation (car périmés ou abîmés), les produits vendus soldés (avec une date de péremption proche) ou encore les dons aux associations. Dans leur taux de casse, les supermarchés ne comptabilisent pas exactement les mêmes produits, d’une enseigne à une autre, voire d’un magasin à un autre.

Dans ce brouhaha de chiffres, une chose est sûre : le volume des stocks des associations a bondi. « En deux ans, on a doublé le montant des tonnages récupérés. On est passés de 20 à 40 000 tonnes », évalue Patrice Blanc, président des Restos du Cœur. Les banques alimentaires enregistrent une augmentation de 8 % du volume des denrées chaque année depuis 3 ans.

Avec ce boom conséquent des quantités à gérer, deux problèmes se posent pour les associations. Le premier : la logistique. « On ne récupère les produits que si on en a la capacité. Dans certains endroits, les équipes ne peuvent pas assurer la ramasse », insiste Patrice Blanc. Comme pour les gros supermarchés situés dans des zones isolées ou, à l’inverse, les petits magasins en plein centre qui ont des stocks moindres et donc moins intéressants pour les bénévoles. Deuxième préoccupation pour les associations : veiller à ce qu’elles ne deviennent pas les poubelles des supermarchés. « Nous sommes vigilants à ce que le tri soit bien à la charge des distributeurs et pas des bénévoles. Et que les dates soient conformes pour que les produits soient distribués dans un délai raisonnable », indique Laurence Champier, directrice fédérale du réseau des Banques Alimentaires.


[1] Baromètre de la valorisation des invendus en grande surface, réalisé par Comerso en partenariat avec Ipsos et publié en février 2018

[2] Le prénom a été changé



[1] La Grande (sur-)Bouffe, pour en finir avec le gaspillage alimentaire, Bruno Lhoste, Éditions Rue de l'Échiquier, 2012.



Cet article est initialement partu dans le Hors-Série n° 4 de Socialter paru en mai 2018, "Zéro déchet : la réduction s'organise"

Ce hors-série, réalisé en partenariat avec Zero Waste France, décrypte les enjeux et problématiques globales liées aux déchets dans la première partie ("Vie d’ordure"), puis met en lumière toutes les initiatives collectives visant à mettre un frein à la surconsommation dans la deuxième partie ("La réduction s’organise"), avant de livrer quelques clefs pour que chacun puisse franchir le cap dans la troisième partie "Se jeter à l’eau".




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