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Chronique : La Bergère des Corbières #11

Des loups et des hommes


Elle aurait dû être prof de gym, elle sera calligraphe dans le Gers, durant treize ans. Puis en 2007, Florence Robert choisit une vie au contact des animaux et de la nature. Elle devient alors bergère et crée la Ferme des Belles Garrigues à Albas, dans l’Aude. Parallèlement à son activité agricole, elle écrit. "La forêt confisquée" (2018), un livre autour du sort réservé aux orangs-outans et aux forêts primaires dans le monde…



Nous sommes descendues de la montagne juste avant l'arrivée du froid. Ouf ! Il ne manque personne, à part la brebis 00111, morte on ne sait pas comment mais pas à cause du loup. Car il y a un loup sur notre estive. Il a « tapé » chez les voisins, et y a fait quelques victimes. Il y a deux ans, il avait tué une vieille brebis qui s'était isolée dans une ravine, et avait soigneusement découpé et emporté l'épaule, signant ainsi son forfait.

Les loups, les ours attaquent régulièrement les troupeaux en montagne. C'est un fait incontestable. Et c’est pour ça que la plupart des éleveurs souhaitent la disparition des grands prédateurs. À l'inverse, 80 % des citadins et des écolos voient d'un bon œil le redéploiement de ces espèces disparues (ou quasi) de notre pays, mais qui y habitaient bien longtemps avant nous et avec qui nous avons cohabité, pas toujours bien, pendant des millénaires.

Ma position d'éleveuse écolo n'est pas simple ! Impossible d'énumérer ici l'ensemble des arguments des uns et des autres. Je me contenterai donc de partager quelques remarques et questionnements.

Du côté des éleveurs, il faut bien imaginer le traumatisme que représente la vue de brebis tuées par de puissantes mâchoires, gisantes, éventrées, parfois agonisantes. Que ce soient des chiens ou des loups, ce spectacle est insupportable et éveille des émotions puissantes peu propices à la réflexion. « Attraper le fusil » et régler le problème soi-même est tentant et arrive parfois.

Du point de vue naturaliste, la présence des grands prédateurs est primordiale en haut de l'écosystème ; elle est censée réguler les animaux surnuméraires ou malades. Mais cet argument est aussi contesté. Dans le cas de l'ours par exemple, on a questionné la pertinence de la réintroduction artificielle d’ours de Slovénie. Cette souche non native a été préférée à la souche des ours natifs, dont la survie ne pouvait être assurée dans un environnement que la présence de l’homme avait désormais trop bousculé.

Les Bergers de Crau ont une dentition remarquable ... et efficace. Et quel caractère !

Mais par ailleurs, comment expliquer aux pays dont les tigres, les lions, les guépards attaquent les troupeaux (et parfois les gens) qu'ils doivent protéger leurs grands prédateurs, si nous, nous ne sommes pas capables de cohabiter avec 40 ours et 350 ou 400 loups ?

Concernant les comportements alimentaires, y a-t-il des meutes de loups qui ne mangent que les moutons ? Comme d'autres ne se nourrissent que d’ongulés sauvages ou, comme une seule meute italienne connue, que de sangliers ? Les confidences d'un chercheur indiquent que deux tiers des meutes françaises seraient spécialisées sur les ovins... Comment les en détourner ? C'est sans doute impossible ou en tout cas très difficile.

Des amis bergers m’ont montré une vidéo de deux loups passant à moins de cent mètres d’eux, pas craintifs du tout. Les témoignages qui vont dans ce sens sont légion. Si les loups ne craignent plus les hommes et leurs activités, la prédation sur les brebis peut leur paraître naturelle. Nous avons longuement cohabité c’est vrai, mais pas dans la confiance !

Les moyens de protection des brebis proposés sont nombreux : filets, Patous, techniques d'effarouchement diverses, aide-bergers. Malgré tout, rien ne paraît suffisant. 8000 brebis sont tuées tous les ans par les loups en France. Est-ce un problème de mise en œuvre ? De technicité ? D'argent ? Les Patous, ces gros chiens blancs appelés aussi Montagne des Pyrénées, protégeaient traditionnellement les troupeaux. Ils sont aujourd’hui dénigrés par une partie des éleveurs des Alpes, et refusés par un grand nombre d'anti-ours dans les Pyrénées. Pourtant, là où les patous ont été bien mis en place, la prédation est largement atténuée. Mais le nombre de morsures sur promeneurs augmente proportionnellement. La pose de filets n'est pas toujours possible et elle accentue les problèmes sanitaires au niveau des pieds des brebis. Et il y a des montagnes, particulièrement en Ariège, où il est impossible de garder le troupeau groupé... quid alors de l'efficacité des moyens de protection ? Faut-il abandonner le pastoralisme dans les montagnes escarpées ?

C'est l'amour entre Tauch le Berger de Crau et Finou la brebis

Ceux qui vivent de la terre ne sont pas d'accord entre-eux : il y a des éleveurs qui acceptent la co-habitation avec les loups ou les ours. Cela demande des efforts, cela suppose du travail en plus et d'accepter l'éventualité de perdre des animaux, blessés, dévorés, ou simplement disparus. Mais ils sont rares.

La récupération politique de ce sujet est flagrante et ne dispose pas les éleveurs à la réflexion, mais plutôt à une surenchère identitaire associée à une victimisation peu constructive. Paradoxalement, les éleveurs bénéficient des efforts financiers réalisés pour le maintien des populations de grands prédateurs à travers l'aide aux salaires des bergers et aide-bergers par exemple.

Rejeté par les uns, désiré par les autres, l'ensauvagement du territoire est au cœur de la question que nous posent les grands prédateurs : quelles articulations faut-il imaginer (ou imposer) entre l'agriculture et la nature ? La sensation de plein-droit sur la nature qui prévaut depuis toujours ne doit-elle pas évoluer ? À l'heure où 60% des vertébrés ont disparu en moins de cinquante ans, il conviendrait de se soucier à la fois de ceux qui produisent notre alimentation et de cette nature sans qui nous ne sommes rien.

Le pastoralisme, parce qu'il valorise d'abord des espaces naturels, sans chimie, sans culture lourde, vertueux pour la biodiversité quand il est bien mené, devrait être pro-actif sur la question de la cohabitation avec les grands prédateurs.

La bergère que je suis sait à quel point tout est affaire de contexte, de conduite d’élevage, de territoires. Il m’est bien difficile de donner un avis général. Ici, nous ne faisons aucun parc et gardons le troupeau à chaque minute… À la montagne, quatre Patous efficaces gardent les 800 brebis. Bien difficile pour un prédateur d’attaquer massivement. Ça ne signifie pas que ce soit possible partout. 


C’est la fin de cette chronique, le troupeau recommence son grand cycle annuel, avec des rêves de laine et de tricot, d’agroforesterie, de plantes méditerranéennes, et d’éco-lieu à inventer.

Pour retrouver toutes les étapes de l’aventure, retrouvez-nous sur www.bellesgarrigues.org et avec le livre Bergère des Corbières.


Crédit photo chapô : pike JO 

Commentaires

Et si on rémunérait les éleveurs qui perdent un animal de leur élevage à cause d'un prédateur au prix que lui aurait rapporté cette bête ? Une compensation pour service public rendu en préservant notre bien commun qui est constitué en partie de ces prédateurs.
Cela n'empêche pas la mise en place de solution de protection et donc de régulation mais il est nécessaire de trouver un équilibre acceptable par tout les parties prenantes !

D'accord avec elle sur le constat global. tous les éleveurs que je connais me disent: on n'est pas éleveurs de chiens ! ce qui en dit long sur la perte de culture des bergers qui n'ont plus de chiens depuis une deux trois générations et préfèrent le quad.... Par ailleurs les morsures sur les promeneurs sont le fait de chiens mal éduqués à l'humain selon les "recommandations" officielle (retrait à un mois et isolement avec les brebis) Un "vrai" chien de troupeau a l'instinct de protection en lui et doit rester avec sa meute au moins jusqu'à trois mois et ne doit pas être seul: . J'ai deux croisés mâtin espagnol berger d'Anatolie et je n'ai aucun problème avec les gens qui viennent dans les parcs, je fais même des visites avec des maternelles moins grands que les chiens !

Ils prennent les armes pour tuer des loups parce qu'ils s’attaquent à leur troupeau mais c'est surtout parce qu'ils vont perdre de l'argent pas pour l'amour de leurs bêtes car ils les envoient à l'abattoir et ils recommencent un nouvel élevage.

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