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Sale histoire


Article paru dans SOCIALTER, Hors-Série n° 4, mai 2018, "Zéro déchet : la réduction s'organise"




Dans son Sale Discours, paru en ce début d’année, l’écrivain et comédien David Wahl retourne nos poubelles. Qu’est-ce que le déchet dit de notre époque ? Rencontre avec un « causeur » engagé. Sarah Diep - Photos : Sophie Palmier



"Ah, je suis furax. » La salle explose de rire. Nous sommes à la Maison de la Poésie, un lundi soir de février, et David Wahl, vêtu d’une combinaison blanche, vient de se rouler entièrement dans une épaisse pâte sombre et visqueuse qu’il a pris soin, au préalable, de verser partout sur scène. Le moment a de quoi être cocasse. Pourtant, le comédien est bien « furax », et pour cause : « La confusion me submerge, continue-t-il. Je croyais nettoyer un mur, j’en ai fait apparaître les taches. » Nous en sommes à la moitié de son spectacle, et le voilà qui remet en question toutes nos certitudes, et les siennes avec. Qu’est-ce qui est propre ? Qu’est-ce qui est sale ? Et pourquoi, si l’homme est de plus en plus propre, le monde, lui, est-il de plus en plus sale ?

C’est la question centrale qui parcourt la dernière « causerie » de ce dramaturge, un petit ouvrage joliment intitulé Le Sale Discours. Géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas (Premier Parallèle, 2018). Des porcheries de Paris aux déchets radioactifs qui nous restent aujourd’hui sur les bras, en effectuant de délicieux détours du côté des alchimistes et autres croyances populaires selon lesquelles se laver à l’eau provoquerait la mort (!), David Wahl nous embarque à travers les époques, de découvertes en émerveillements. La notion de « déchet » – « du verbe déchoir, c’est ce qui est tombé beaucoup trop bas pour qu’on puisse le ramasser » – y est décortiquée aussi bien d’un point de vue historique que social, scientifique, philosophique.

Désir de maîtrise

« Finalement, quand l’homme pollue, il ne fait ni plus ni moins qu’un sapin », lance l’écrivain lorsque nous le retrouvons chez lui. Pardon ? « Dans les forêts de sapins, vous remarquerez que le sol est acidifié tout autour, à cause de leurs aiguilles qui tombent. C’est une manière d’empêcher les animaux ou toute autre plante de venir leur piquer la place. L’homme aussi pollue par un désir de maîtrise. » Chez David Wahl, la faune et la flore ne sont pas que de l’ordre de la métaphore. Son appartement du IXe arrondissement parisien a lui aussi des airs de forêt mystique, où les têtes de cerfs et les oiseaux empaillés côtoient des piles de grimoires jusqu’au plafond.

“Pourquoi, si l’homme est de plus en plus propre, le monde, lui, est-il de plus en plus sale ?”

Passionné de muséums d’histoire naturelle, petit-fils d’une biologiste, l’auteur de 40 ans rêvait autrefois de devenir anatomiste. À la place, c’est l’être humain qu’il dissèque dans ses écrits. « Ces causeries sont un prétexte pour parler de l’homme, de sa peur de la mort, de son désir d’éternité, de son instinct de survie. C’est finalement plus de la métaphysique que de la science dure. » Alors que l’hygiénisme règne dans nos intérieurs, près de 80 % des déchets mondiaux finissent dans la mer. David Wahl s’amuse ainsi à triturer nos paradoxes. « Les poubelles sont le miroir d’une époque. Si vous déterrez des tessons de poterie, vous pensez à la civilisation romaine. Si vous trouvez des déchets nucléaires, ça dit quoi de nous ? » Le « causeur » a beau avoir planché sur le sujet pendant de longs mois, il continue d’écarquiller les yeux d’incrédulité.

Devenir indélébile

C’est lorsque l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) lui propose une immersion documentaire autour du projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure que David Wahl se fascine pour cette question. « Le potentiel poétique d’un truc comme ça, c’est incroyable ! De la radioactivité ! Sous terre ! Pendant 300 000 ans ! » Particulièrement sensible aux problématiques environnementales depuis son précédent spectacle, La Visite curieuse et secrète (un « voyage marin à la recherche du lien mystérieux qui rattache l’homme à l’Océan »), l’écrivain se plaît à mener de longues enquêtes auprès de géologues, biologistes, historiens… « Dès qu’on croise les domaines de savoir, il y a un nouveau sens qui apparaît, inattendu », révèle-t-il avec l’un de ses sourires discrets en forme de points de suspension.

C’est clair qu’on ne s’y attendait pas : de sa plongée dans les ordures, David Wahl tire une étonnante diatribe, franchement acide, contre le transhumanisme – cette néo-idéologie à la mode qui voudrait que, grâce aux technologies toujours plus performantes, l’homme soit augmenté à l’infini jusqu’à vaincre sa propre mort. La mine grave, il assume : « Il y a une haine du corps, un déni de la finitude. Et ça, c’est toujours très mauvais pour l’environnement. Attention, il ne s’agit pas d’être fataliste et de continuer à vouloir mourir de la peste. Mais la grande ambiguïté du transhumanisme, c’est qu’il se présente comme une médecine. Or, la maladie et la mort sont deux choses extrêmement différentes. Si le corps ne disparaît plus, on ne peut plus laisser sa place. » Une étincelle s’allume derrière les fines montures rondes, à mesure que la pensée se déploie. « Le plus sale, c’est ça. De ne pas laisser sa place. Devenir indélébile. C’est dégueulasse. »

Fouiller dans les décharges

En somme, le plus dégoûtant d’entre tous, c’est l’homme ? « Le problème des déchets n’est pas un problème d’avoir, c’est surtout un problème de l’être », lâche le poète en guise d’acquiescement. L’angoisse de notre propre disparition : voilà, selon lui, la véritable racine d’une pollution bien tenace contre laquelle le « zéro déchet » aura encore du mal à lutter. « Je n’y crois pas, au zéro déchet, coupe-t-il du fond de son canapé élimé. À partir du moment où on est en vie, on ne peut pas être au monde comme si on n’y était pas, donc on laissera toujours une trace. En revanche, c’est très intéressant dans la démarche, parce que ça nous montre qu’on jette trop et n’importe comment. Tout ce qui vise à nous re-questionner sur notre consommation me semble extrêmement salutaire. »

“On nous apprend à faire du sport, des maths, des arts plastiques, de la flûte à bec, et on ne nous apprend même pas comment marche le monde. Alors que c’est l’urgence.”

S’il prend ce sujet avec le plus grand sérieux « parce que c’est l’enjeu de l’avenir », David Wahl n’en est pas moins un optimiste. Du réel, il s’inspire pour faire rêver. « La plus grande partie de ma vie, je la passe à lire, confesse-t-il en désignant les étagères croulantes de son entrée. Philosophie, essais, poésie. Par contre j’ai beaucoup de mal avec la fiction. » Loin des fantaisies, jamais sa causerie ne tombe dans le pathos, mais elle invite à ouvrir l’imaginaire des possibles. Avec humour, donc, et espérance. « L’homme arrive désormais à changer de mode de vie en dix ou vingt ans. En ce moment, je fais des ateliers avec des gamins, je suis halluciné de voir à quel point ils sont plus éveillés que nous au même âge sur ces questions-là. Je me souviens, quand j’étais petit, avec mon frère, on adorait prendre nos vélos et aller fouiller dans la décharge, voir si on ne trouvait pas des petits trésors ! Aujourd’hui, il n’y en a plus, ça prouve que ça change… »

Cycle énergétique

Et d’énumérer les initiatives « extraordinaires » qu’il a découvertes au fil du Sale Discours : Syctom, dont les incinérateurs produisent de l’électricité pour 175 000 foyers franciliens ; Sotraval, à Brest, qui fournit en énergie de la même façon toutes les universités, les logements sociaux et les hôpitaux de la ville… « Notre société est tellement obèse d’objets que ça devient obligatoirement ressource. Le déchet rentre alors dans un cycle énergétique », s’enthousiasme David Wahl. Il prépare actuellement un prochain spectacle de sensibilisation à l’économie circulaire pour les enfants. Dans ces Histoires de fouilles, prévues pour la fin d’année, les gamins se transformeront en petits archéologues, dans un bac à sable conçu avec des éco-designers. Mais, en creusant, ils trouveront de quoi être sacrément « furax »… Avant de redonner vie au plastique déchu, dans une deuxième partie, en le passant à la broyeuse puis à l’imprimante 3D.

« Évidemment, le risque du recyclage, c’est de donner le blanc-seing à la production, concède David Wahl. Mais peut-être que c’est quand même la première étape. » Et la seconde ? « C’est une histoire de philosophie et d’éducation. Il faut qu’on réapprenne à vivre avec une certaine sobriété. » Sans jamais se revendiquer d’un théâtre politique ni d’un quelconque militantisme, le jeune écrivain espère, avec ses formats scéniques courts et intimes, « ouvrir des espaces de dialogue » – qui manquent peut-être ailleurs. Là-dessus, d’accord, il veut bien s’emporter : « C’est quand même dingue qu’à l’école, à l’université, dans les grandes écoles, il n’y ait pas de cours sur l’environnement, la biodiversité, l’écologie… On nous apprend à faire du sport, des maths, des arts plastiques, de la flûte à bec, et on ne nous apprend même pas comment marche le monde. Alors que c’est l’urgence. » À travers ces « causeries » tout en légèreté, c’est peut-être bien une cause que David Wahl finit par défendre.­­ 



Cet article est initialement partu dans le Hors-Série n° 4 de Socialter paru en mai 2018, "Zéro déchet : la réduction s'organise"

Ce hors-série, réalisé en partenariat avec Zero Waste France, décrypte les enjeux et problématiques globales liées aux déchets dans la première partie ("Vie d’ordure"), puis met en lumière toutes les initiatives collectives visant à mettre un frein à la surconsommation dans la deuxième partie ("La réduction s’organise"), avant de livrer quelques clefs pour que chacun puisse franchir le cap dans la troisième partie "Se jeter à l’eau".




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