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T-Camp : 20 jeunes découvrent des Oasis


Le Tcamp est une formation fondée sur le triptyque tête/corps/cœur de 8 semaines sur la transition écologique, organisée par le Campus de la Transition et Colibris. Pendant la période de confinement, deux modules ont été proposés en ligne. Les “constats” afin de discuter le bilan de l’état du monde et les implications pour le futur. Puis le module “Gouvernance et Éthique” qui avait vocation à donner les clés pour confronter les choix et les actions des étudiants à leurs valeurs. Malgré un contenu de haute qualité et des intervenants passionnés, ces deux semaines ont contraint les étudiants à passer beaucoup d’heures devant leur ordinateur. Alors beaucoup ont eu envie de passer à l’action ; le voyage organisé dans les oasis leur a permis de donner à leur apprentissage une dimension plus concrète... 

Récit de Fanny Argoud, l'une des étudiantes de cette édition du TCamp.


La dernière semaine de juin, la formation s’est enfin physiquement matérialisée par le voyage dans les éco-lieux organisé par la Coopérative Oasis. Le jour de la fête de la musique, un groupe de 15 joyeux Tcampeurs accostent donc aux alentours de 17h à Chirols, un village de 250 habitants au cœur de l’Ardèche du Sud. A peine arrivés, c’est la magnifique bâtisse en pierre qui accroche notre oeil : c'est l'oasis du Moulinage de Chirols. En s’approchant, les premiers escaliers franchis, on tombe sur une terrasse où une dizaine de personnes profitent des heures dorées autour d’un terrain de pétanque. L’immensité du lieu nous renvoie à nos petits appartements parisiens et autres logements étudiants. Gabrielle, animatrice du réseau des oasis, nous annonce que nous avons 30 minutes avant la visite du Moulinage, juste le temps d’une baignade dans la rivière qui coule en contrebas. Ici les temps morts ne semblent pas occupés par des "scrolls" de fils d’actualité, on va se baigner.

Dans l’entrée de la maison, un panneau imposant explique l’histoire et la structure juridique du lieu : une coopérative, la Coopérative du Moulinage de Chirols et une asso, Le Moulinage de Chirols. Cette ancienne usine ardéchoise bâtie autour de 1850 était spécialisée dans le textile, au cœur d’une région tournée vers la culture du vers à soie. La mondialisation et l’apparition du nylon retire au Moulinage son activité principale. En 2005, le bâtiment de 3000 m2 est en ruine.

Juliette et Guy, un couple de chanteurs-clowns, arrivent un jour par hasard sur ce lieu dont ils tombent amoureux. Ils apprennent par les gens du village qu’un autre binôme, Antoine et Sylvain, respectivement architecte et paysagiste, sont également tombés sous le charme. Mis en contact, le courant passe, et ils forment un collectif. En 2019, le bâtiment est acheté par la coopérative et les travaux débutent. Comme nous l’explique Juliette, l’intention du projet est de réhabiliter le lieu et de l’ancrer dans le territoire, dans une démarche écologique, non-lucrative et anti-spéculative. À terme, le Moulinage accueillera 20 appartements, un jardin potager, une cantine participative, des ateliers de travail pour les artisans locaux, une salle de spectacle et de projection pouvant accueillir 199 personnes. Les artistes et autres intellectuels de notre groupe en mal de travaux manuels restent ébahis face aux milles possibilités qu’offre le lieu, sorte de terrain de jeu géant. Felix, en service civique depuis plusieurs mois, nous fait visiter le chantier pharaonique de ce rêve ambitieux. 

Très vite, nous comprenons que face à l’ampleur de la tâche, la méthode est celle de l’expérimentation. Le projet a une grande ligne directrice et des priorités, mais le groupe est conscient que cela peut changer au fil de l’eau en fonction de ce qu’il découvre sur place : « On dessine un premier jet pour se donner un objectif puis on adapte. » Juliette, qui semble soudain sortie tout droit d’une cellule d’innovation de pointe, nous explique par exemple que tout le premier étage est « temporétif », un joli néologisme pour exprimer que le temporaire peut durer autant que le définitif et ce n’est pas un problème. C’est ce qu’on appelle programmer par l’usage. Les expériences innovantes ne concernent pas que le bâti. Le collectif travaille aussi en questionnant la propriété, le rapport à l’autre, la répartition du travail. Et oui, ici quelqu’un qui cogite sous la douche peut être considéré comme en plein travail et des non-emprunteurs vont probablement participer au paiement des intérêts des crédits. Le financement s’est effectué à un tiers par des apports personnels, un tiers de mécénat et subventions et un tiers d’emprunt. L’Europe et la Région apportent des subventions en échange d’engagement au niveau local comme l’emploi d’artisans des alentours ou l’utilisation de bois local pour la charpente. 

Le collectif a pris soin de tisser des liens avec les habitants locaux, notamment avec un projet de réhabiliter les faïsses, ces terrasses anciennement cultivées par les ouvrières de l’usine, qui appartiennent aujourd’hui au village. Le maire, qui a été d’un grand soutien, voit son village reprendre vie avec d’autres initiatives locales telles que le Fournil de Co’Pains, une boulangerie coopérative.

La rencontre avec Juliette, Guy et Sylvain est riche en émotions. Le groupe ressent immédiatement la générosité du trio qui prend le temps de partager les repas avec nous, répond à nos nombreuses questions et pousse même la chanson dans la salle de musique. C’est ici une vraie expérience de vie collective que nous observons et qui nous inspire : la simplicité et la richesse des échanges, la bienveillance autour des réponses apportées à nos questions parfois naïves, l’humilité aussi face à la complexité du projet et l’incertain du facteur humain. Le lendemain, nous sommes tous embauchés par Sylvain pour enlever les pierres du ruisseau qui passe sous le château. À travers son regard émerveillé, il nous fait comprendre qu’à quinze nous multiplions la vitesse du chantier ! Quel plaisir de mettre les mains dans l’eau et la terre...


Pendant le repas, Juliette nous fournit de plus amples détails sur le fonctionnement du collectif où les décisions sont prises par consentement et beaucoup d’interactions rappellent les concepts de Gouvernance Partagée qui nous ont été introduits par l’Université du Nous (une organisation citoyenne qui éduque et accompagne autour des nouvelles façons de faire ensemble). Un groupe de 3 personnes suffit à prendre une décision. Pour le moyen et le long terme, interviennent les commissions et les plénières. Un week-end par mois a lieu une plénière et tous les jeudis une réunion archi/chantier. Dans cet océan de concret, on retrouve aussi le télétravail désormais cher à notre cœur : certaines des tâches peuvent se réaliser à distance (compta, administratif, juridique) ce qui permet aux membres non présents sur le lieu de s'impliquer. Elle nous explique également le fonctionnement du futur paiement des loyers : les parts à payer pour les charges et celles qui comptent pour l'acquisition. Le montage a l’air complexe mais l’ambition est claire : que le Moulinage et son activité deviennent un bien commun. Cette logique nous renvoie à l’intervention de Benjamin Coriat qui nous avait initié à la notion de Communs, soit aux nouvelles formes de partage et de distribution des attributs du droit de propriété. Juliette précise que toutes les règles et les décisions sont « inscrites dans le marbre mou », ce qui nous laisse entendre la flexibilité dont le collectif peut faire preuve. Enfin elle conclut avec cette phrase qui nous donne le vertige : « Finalement, les plus grandes décisions, on n’a parfois pas conscience de les prendre ». Quand on lui pose la question de l’horizon temporel de la fin du projet, Juliette esquisse un sourire rieur : « Oh, probablement d’ici 28 ans... »



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