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"Tout est possible", un film à… expérimenter

Au début, on sourit. Puis on soupire : ah, ces Amerloques Flower Power… Ce couple de citadins est bien sympathique avec ses rêves de nourrir le monde grâce à la nature, leur joli chiot, leur Far West en Technicolor et leur gentil gourou biodynamiste. Mais, comme toujours, on se dit qu’ils en font trop : un projet trop grand, sur des surfaces trop vastes, avec trop d’animaux, des tonnes de compost, un investissement financier trop élevé (une participation citoyenne certes, mais qui ne tient qu'avec l’investissement conséquent d’un mécène privé) pour réussir une aventure agroécologique sincère et fonctionnelle. Le tout débordant de bons sentiments ! Jusque dans cette histoire d’amour entre Emma la cochonne et Grassouillet le coq hirsute rejeté par sa basse-cour… Pfff ! que voulez-vous qu’ils apprennent à toutes celles et ceux qui cheminent en France avec opiniâtreté et sobriété vers la transition agroécologique ? 


Et puis, c’est comme pour certains livres : il faut persévérer. Au bout de 31 mn – quand même… –, vous vous laissez séduire. Et pas seulement par plusieurs scènes très fortes (avec les animaux, notamment). En fait, vous êtes cueillis par la vie. Et quand je dis la vie, c’est d’abord par la mort, celle d’humains et de non humains. Mais aussi par le tumulte des éléments naturels – tornade, sécheresse, incendie, déluge, ils ont à peu près tout subi ! Par les pullulation de pucerons, d’escargots déchiqueteurs de feuilles de citronniers, d’oiseaux bouloteurs de pêches, de rongeurs dévoreurs de racines, de coyotes croqueurs de poules… Du coup, ça calme. La petite maison dans la prairie fleurie en prend un sacré coup. Et l’aventure de Molly, de John (le réalisateur) et de leur chien Todd acquiert une autre couleur, et le film une réelle densité. 

Ce qui à l’origine était “trop” devient la force narrative du film. Car ce que Tout est possible nous raconte – nous démontre, allais-je écrire – c’est qu’à l’échelle d’une ferme d’environ 88 ha au sein d’un territoire semi-désertique au nord de Los Angeles, l’aventure en permaculture, car c’est bien de ce design et de cette ambition agronomique et philosophique dont il est question, l’aventure est possible… On peut réussir celle-ci à grande échelle, malgré un environnement initial médiocre, de nombreux échecs et pas mal d’erreurs. D’abord en prenant le temps – cet agrosociosystème devient résilient au bout de sept ans –, ce qui suppose d’avoir les moyens d’attendre que ce nouveau milieu produise… Ce point est évidemment clé. De ce point de vue, pour que ce type d’aventure devienne possible, même à d’autres échelles en France, cela suppose d’inventer de nouveaux modèles économiques et d’organisations du travail dans les fermes, avec un groupement collectif et de la pluriactivité – divers ateliers de production et activités autour de la ferme (accueil, artisanat, foresterie…) modulables, en fonction des talents réunis, des saisons et des productions. Mais aussi de réorienter les aides publiques vers ces modèles agroécologiques, en particulier pour accompagner la période d’investissement et de construction d’un agrosystème plus résilient, durant laquelle il est peu productif – et dégage alors bien peu de revenus...

Ce temps indispensable est aussi celui de l’observation, comme le montre très bien ce film : prendre le temps d’observer et de comprendre chaque agroécosystème, souvent complexe et qui peu à peu “vit sa vie” ; réaliser beaucoup d’expérimentations aussi, en respectant les dynamiques du vivant et les interaction entre ses composantes. En apprenant, au bout du compte, à “ne plus faire contre, mais avec”. “Conquérir ne marche pas, confie Molly Chester, qui dirige la ferme : l’objectif n’est ni l’éradication ni la victoire, mais la collaboration et la compréhension.” 

C’est la grande leçon du film. Avec les mortalités et les pertes inévitables, que ces néoruraux consentent en quelque sorte à verser au sol, aux insectes et aux animaux, comme autant de tributs  pour remercier ce biotope riche en biodiversité et recréé de toute pièce. Agir aussi avec le cortège des prédateurs, dont on s’efforce d'en faire des alliés au fil du temps. En s’appuyant sur tous ceux – et ils sont nombreux lorsqu’on les a repérés et qu’on leur accorde du temps et de l’espace ! – qui vont aider cette équipe de fermiers. En acceptant, enfin, les aléas de la météo et des productions, les bonnes et les mauvaises surprises. En construisant sa propre endurance, en définitive, dans l’épreuve et le bonheur à partager cette oasis entre vivants.

Voilà, malgré nos réserves et plusieurs interrogations sur la généricité d’un tel “modèle idéal” (idéalisé ?), ce couple d’Américains nous apprend ou nous rappelle qu’avec la vie naturelle, rien n’est gagné mais tout est possible. Plutôt universelle, cette leçon de vie, non…?


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