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Mode d'emploi

Un écovillage pour petits et grands


En Haute-Garonne, entre Toulouse et Tarbes, se trouve un éco-hameau dont l’approche est profondément sobre et décroissante. Si l’on y croise autant d’adultes que d’enfants, c’est parce qu’on y cultive un mode de vie autonome dans lequel l’apprentissage se conçoit tout au long de la vie. Après dix ans d’existence, le lieu séduit de plus en plus de monde.

Crédits photo : Anne-Sophie Novel


Sandra et Bertrand sont arrivés ici via la sœur d’une amie. Ce couple d’architectes a récemment « basculé » d’une vie stable en métropoles, à Paris puis à Lille, pour privilégier une existence plus collective et proche de la nature, en famille, avec Alban et Gabin, leurs deux garçons âgés de 12 et 10 ans.

Après trois jours de découverte en février 2020, ils sont revenus dix jours en juin et viennent d’achever un nouveau séjour de trois semaines l’hiver dernier. Apparemment, la greffe a pris... « Ces trois semaines ont été très nourrissantes, je me sens sur mon chemin, pleine de gratitude d’être ici, témoigne Sandra au cours d’un cercle de paroles. Je trouve bizarre maintenant qu’il y ait d’autres façons de vivre que celle-ci ». Bertrand poursuit : « Je sens une ouverture en moi et ça me conforte : j’ai ma place ici ! Je ne peux plus vivre dans mon ancienne vie et si j’ai encore quelques doutes, je vais travailler dessus pour avancer ».


Une écologie relationnelle

Le couple réitère auprès du groupe sa demande de parcours en inclusion (lire notre encadré) : ils ont visité d’autres lieux, mais Ecolectif leur plaît pour l’organisation de son site, son mode d’habitat, sa considération pour les enfants, sa gouvernance, ses modalités d’échanges et de communication.


“On a connu une bascule avec le film Être et Devenir, de Clara Bellar. L’instruction en famille est le motif principal de notre installation ici.”


Quand la dynamique d’Ecolectif est lancée au printemps 2009, les cofondateurs posent l’intention de créer un village pour élever petits et grands. Aujourd’hui, 22 adultes et 18 enfants y vivent, là où ils n’étaient que 11 adultes et 5 enfants lors de l’acquisition des 37 hectares de terrain, en avril 2012. Si certains ont toujours évolué dans le monde alternatif, volontairement décroissant, d’autres ont eu une vie classique avant de s’engager sur un chemin de sobriété. Tous, ou presque, sont arrivés ici par les réseaux de l’instruction en famille. Manu, auparavant chercheur en biologie, et Béa, ostéopathe, en ont entendu parler lorsqu’ils ont déscolarisé l’aînée de leurs trois enfants : « On a connu une bascule avec le film Être et Devenir, de Clara Bellar. L’instruction en famille est le motif principal de notre installation ici » indique Manu, devenu éleveur d’alpagas. « Nous étions loin d’être décroissants, c’est venu après, comme une évidence ». Pour Bertrand Chereau, un ancien d’Ecolectif qui a maintenant créé son propre écolieu, « il est plus simple d’assumer et de pratiquer l’école à la maison dans un environnement favorable, où chaque adulte devient acteur de l’apprentissage. Dans les premières années de sa vie, notre aînée a été élevée par vingt adultes et vingt enfants ! »


Un parcours d’inclusion progressif

Depuis 2019, Ecolectif attire de plus en plus de personnes. Avant de s’y rendre, il est préférable de s’assurer que ce lieu correspond bien à ses attentes (il n’y a pas d’école alternative sur le site, pas de quoi construire une maison, pas de ville à proximité). Si cela convient, les journées d’accueil permettent de découvrir le lieu, de comprendre son fonctionnement et rencontrer ses habitants.

Le parcours d’inclusion s’effectue, lui, en plusieurs étapes : réaliser plusieurs séjours afin d’expérimenter la vie sur place, avant de formuler une demande pour intégrer le lieu. Si la demande est validée en cercle, on devient “Membre en parcours d’inclusion” (MPI). Durant quatre mois à un an et demi, le MPI peut ainsi tester la solidité de son engagement sur place et sa capacité d’intégration avec le reste du groupe. Il arrive qu’un MPI abandonne sa demande (se rendant compte, par exemple, du temps conséquent pris par le collectif dans le rythme de vie du groupe), ou qu’un membre d’Ecolectif en fasse la demande.

Lorsque le MPI se sent prêt, il fait une demande qui est alors discutée lors d’un cercle de transparence : MPI et Ecolectiviens y partagent les sujets personnels délicats (d’ordre matériel, juridique, affectif, financier, familial, de santé...) pouvant avoir un impact sur la vie du groupe. Un délai de deux semaines est alors respecté avant que le cercle d’inclusion valide définitivement l’intégration du nouveau membre dans le collectif.

Actuellement, deux familles sont en parcours d’inclusion, représentant quatre adultes et cinq enfants. Deux autres familles viennent de formuler une demande de parcours (quatre adultes et quatre enfants). Du fait de leur agrandissement, plusieurs “Ecolectiviens” reconnaissent que les parcours sont moins fluides qu’ils ne l’étaient il y a quelques années.


Laisser libre cours

Aussi les enfants sont-ils, sous la responsabilité de leurs parents, libres d’organiser leur journée comme ils le souhaitent : en totale autonomie, ils se déplacent souvent sans être accompagnés d’un adulte, s’amusent – ou s’ennuient – entre eux dans les parties communes. « On doit prendre rendez-vous avec Oscar pour le voir ! À bientôt 8 ans, il vient manger et dormir avec nous, mais le reste du temps il est avec ses copains et sait demander du soutien à un adulte s’il a besoin » ironise Delphine, auparavant médecin, installée ici depuis peu dans une caravane avec son mari Gawen, ancien ingénieur, et leurs trois enfants. Si l’arrivée de son dernier, Yanis, né à Ecolectif durant l’été 2020, lui donne la sensation d’avoir un peu négligé les temps d’encadrement de son aîné, elle se rattrape avec l’arrivée de l’hiver et les matinées au coin du poêle pour répondre à ses besoins : « J’essaye de ne pas avoir d’attente, on se cale sur son rythme naturel », explique-t-elle. 

Crédits photo : Anne-Sophie Novel


Chez Manu et Béa, les temps d’apprentissage formels (maths et français, notamment) sont menés le matin : « Nous n’avons pas abandonné toute forme d’autorité sur nos enfants et gardons un minimum de cadre », assure Manu, là où Astrid et Maxime (parents de Luvé, 9 ans) défendent un apprentissage totalement libre et autonome. « Je suis un adepte du ‘unschooling’ : je n’apporte pas un apprentissage s’il n’est pas demandé » relève ainsi Maxime, pour qui il est plus logique d’apprendre les choses dont on a besoin quand cela se révèle nécessaire. « Pourquoi réduire les apprentissages au milieu scolaire ? La vie n’est-elle pas un apprentissage permanent ? » interroge-t-il, critique à l’égard du rythme imposé par l’école, « par la hiérarchie entre profs et élèves, le formatage sociétal, les influences de la société en termes d’écrans, de jeux, de rapports filles-garçons... ».


“Les inspecteurs comprennent notre démarche, ils savent que les enfants apprennent différemment”


Dans cette logique, les enfants participent aux activités du lieu si cela leur fait envie : « les travaux manuels - tricot, arts plastiques, maraîchage, cuisine, boulangerie - sont autant d’apprentissages informels auxquels ils sont libres de venir », souligne Astrid. Une fois par semaine, une sortie est organisée par quelques membres dans la forêt environnante, et certains ont en plus des activités sportives à l’extérieur. Régulièrement, comme cela est prévu par les textes de loi, des inspecteurs de l’éducation nationale évaluent le niveau des enfants : « Les inspecteurs comprennent notre démarche, ils savent que les enfants apprennent différemment », précise Astrid. Leur venue les inquiète moins que les récentes déclarations d’Emmanuel Macron accusant ce mode d’instruction de faire le berceau du radicalisme islamique. En novembre 2020 d’ailleurs, la majorité d’Ecolectif est allée manifester à Toulouse pour défendre l’instruction en famille. C’est la première fois que les membres de ce lieu manifestaient ainsi. Joachim, papa d’un enfant de 7 ans, a même réalisé  des vidéos sur youtube pour faire entendre son point de vue. Pour lui, cette liberté ne doit pas être touchée. «Je ne veux plus hypothéquer l’avenir de mes enfants pour gagner du temps et un confort lourd de conséquences. Je ne vois pas comment on peut accepter de vivre sans protéger leur avenir ». Par un mode de vie simple et écologique, les “Ecolectiviens” cherchent à limiter au maximum l’empreinte de leurs activités sur l’environnement. Pour eux, être radical se comprend comme le fait d’aller aux racines du vivant, dans le respect des besoins fondamentaux de chacun. Ni plus, ni moins. 



L’ORGANISATION DU LIEU

  • Espace, bâtiments, logements, bureaux

+ Un corps de ferme - longue bâtisse de 980 m2 rénovée avec des matériaux biosourcés - pour les personnes en long-séjour, l’épicerie et l’atelier de filage. S’y trouvent aussi des espaces partagés : cuisine, buanderie, salle de musique, bibliothèque, salle dédiée aux jeux de société et à la peinture, salle polyvalente, espace de coworking, salle de yoga et méditation, grande salle de bain. Sans oublier une immense salle de fête, pour les stages ou pour les spectacles.

+ Des toilettes sèches à l’extérieur.

+ Une « fabriquerie » pour transformer les récoltes du potager ou pour la préparation du pain.

+ Un cabinet de soins.


  • Les biens

+ Sur le site se trouve une ressourcerie réservée aux membres. La réparation, l’échange et le troc font partie des habitudes à Ecolectif.

+ Dans l’espace de coworking : une box internet partagée, avec câbles, téléphones et imprimante.

+ Aucun produit d'entretien chimique n’est utilisé sur le site.

+ Deux machines à laver semi-professionnelles achetées collectivement, la lessive est à base de lierre.

+ Plusieurs outils sont partagés, tels la scie radiale ou les outils de maraîchage.

+ Les voitures sont partagées, en gestion commune.


  • Budget

+ En 2009, le collectif a acquis 37 hectares pour un montant total de 500 000 €. Le groupe fondateur a réuni 230 000 € et a trouvé la somme restante auprès de la société de Michel Valentin (MV Finances), fondateur de l’écocentre des Amanins, et donc copropriétaire de la SCI Ecolectif. 

+ Chaque adulte qui arrive sur le site doit verser 12 500 € à la SCI, sous la forme d’un prêt à taux zéro, récupéré quand on quitte le lieu. Les membres sont locataires, cogestionnaires et co-prêteurs de la SCI. Chaque adulte paye un loyer (50 € pour les habitants en yourte, 100 € pour les maisons). Les charges sont de 20 € par adulte et 10 € par enfant.


  • Alimentation

+ 90% des fruits et légumes consommés sont produits sur place - ceux qui les cultivent tiennent à jour un tableau qui indique le nombre d’heures de travail. Ces heures sont troquées contre les denrées alimentaires récoltées ou transformées.

+ La production du site est complétée par des achats à la Biocoop ou au marché local. Il y a aussi deux systèmes d'achats groupés, des cueillettes de fruits bio en gros en vente directe.

+ Je n’ai vu personne consommer d’alcool, de café ou de tabac sur le site. On m’a confirmé que ces denrées peuvent être vues comme addictives, elles ne sont pas interdites pour autant, mais peu adaptées au mode de vie décroissant.


  • Transport

+ Les déplacements sont réduits au minimum, sont privilégiés le covoiturage, le vélo, un peu de bus-train, et très rarement l’avion (certains ont de la famille en Norvège).

+ La personne qui se déplace le plus loin régulièrement va au travail en bus (200 km AR, deux heures aller et deux heures retour !), en comptant une partie de ce temps dans son temps de travail.


  • Travail et temps collectif

+ Le temps de travail rémunéré est choisi selon le salaire obtenu et le temps restant pour effectuer les tâches de la vie quotidienne.

+ Les temps de travail, de vie relationnelle, collective et les loisirs sont très intriqués. Chaque membre est investi dans une ou plusieurs commissions (maraîchage, ménage des parties communes, etc.). Ce temps pour le collectif évolue entre 3h à 8h par personne et par semaine.


En savoir +


La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par Colibris le Mag, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

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