Découvrez le MOOC (R)évolutions Locales pour s'engager collectivement sur son territoire
Recevoir des infos
Le MagDes idées pour construire demain
Mode d'emploi

Néoruraux ou le syndrome d'invisibilité

Pour atteindre un revenu suffisant, les néoruraux doivent souvent mener de front plusieurs activités professionnelles. Une situation atypique qui, sur leur territoire et dans leur entourage, suscite la confusion, parfois la réprobation et les exclut également des statistiques et des aides éventuelles. Cette invisibilité est le sujet de recherche de la géographe Hélène Tallon, qui a donné lieu à de riches échanges lors de la première rencontre de l’Agora, les 7 et 8 février près d’Arles. Un travail essentiel pour ramener à la lumière celles et ceux qui jouent un rôle innovant en milieu rural.


©Local Food Initiative

Un point commun : la précarité

Certaines découvertes scientifiques ont lieu de manière accidentelle. Le cas le plus connu est celui du Docteur Alexander Fleming dont les boîtes de Petri ont été contaminées par les souches d’un champignon appartenant à son voisin de paillasse. C’est ainsi que la pénicilline a vu le jour à la fin des années vingt. Ces trouvailles fortuites, grandes et modestes, peuvent aussi arriver en sciences sociales, comme ce fut le cas pour la chercheuse Hélène Tallon, dans le cadre de sa thèse sur la pluriactivité (les personnes ayant plusieurs activités professionnelles) sur un territoire rural. En 2008, alors qu’elle rassemble un groupe de néoruraux pluri-actifs pour réaliser des entretiens, elle constate que presque tous ont un point commun qui pourtant n’apparaît pas dans les critères de sélection : leurs revenus sont très bas, ils vivent dans une précarité telle que cela la conduit à intégrer cette question dans son projet de recherche initial. Plus tard Hélène Tallon sera plus surprise encore de rencontrer le même type de situations sur des territoires ruraux très éloignés les uns des autres. 

Crédit : Patrick Lazic


Néoruraux, néopaysans et rurbains... un peu de clarté.

Les néoruraux sont des personnes quittant les zones urbaines vers les campagnes et exerçant souvent plusieurs activités en même temps. Parmi eux, les néopaysans ont pour spécificité de pratiquer l’agriculture et sont également bien souvent pluri-actifs. Certains néoruraux peuvent aussi travailler à la fois à la campagne et dans des zones urbaines. Ils ont aussi leur petit nom : les rurbains.

Elle découvre également que ces néos subissent un second handicap : ils sont peu visibles aux yeux des institutions et de la communauté locale. Or dans ces conditions, peu d’organisations sont à même de les accompagner et de les aider. L’accompagnement est pourtant indispensable. Les accompagnateurs sont issus de multiples organisations aux approches très variées : les Chambres d’Agricultures, les Adear (Associations pour le Développement de l'Emploi Agricole et Rural), les Civam (Centres d'Initiatives pour Valoriser l'Agriculture et le Milieu rural) dans le domaine agricole, mais aussi des structures de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), des Collectifs Ville Campagne, des coopératives locales pour des projets de vie et de travail dans d’autres domaines... Ils  aident les néoruraux à mieux définir leur projet, à identifier les ressources, les réseaux, à trouver du foncier ou des locaux, des financements, à rencontrer les élus, à tenir le coup. Mais souvent ces structures (en particulier les Chambres d’Agriculture) ne parviennent pas à rencontrer ceux qui auraient besoin de leur aide, car elles ne les identifient pas, elles ne les voient pas. D’où l’énigme qui taraude Hélène Tallon : pourquoi disparaissent-ils des radars de l’accompagnement ? Les réponses sont d’autant moins évidentes que les travaux sur la précarité et la pauvreté en milieu rural sont très rares.

"Les néoruraux ont parfois en commun de vivre dans la précarité..."

crédit : Mutinerie-Village / Eric VDB

Les visages de l’invisibilité

Aujourd’hui, après douze années de recherche, Hélène Tallon y voit plus clair. Ce syndrome d’invisibilité tient en grande partie à l’obligation des néoruraux de développer leurs propres activités, « car l’emploi salarié est plutôt en ville » rappelle-t-elle. Cette situation de pluri-actifs en milieu rural entraîne un vide statistique : rien que dans le domaine agricole, les formes non-conventionnelles d’agriculture (permaculture, agroécologie etc...) sont mal représentées. En outre, la pluriactivité ne s’insère pas dans le cadre administratif français qui s’articule autour de « l’activité principale » de l’individu. 

Les Amanins, Drôme

Cette absence de donnée crée une invisibilité institutionnelle : comme elles n’identifient pas ces populations, les organisations professionnelles, administrations diverses et collectivités ne leur proposent pas d’accompagnement adapté. Du coup, les intéressés ne vont plus les voir… Et vont plutôt développer des réseaux d’entraide informels. Les subventions, quant à elles, se concentrent sur l’agriculture conventionnelle en particulier, bien identifiée, par un système qui lui est favorable. Suite logique de ce processus, « aujourd’hui les dispositifs d’accompagnement proposés aux néopaysans ont tendance à s’effacer plutôt qu’à se renforcer » regrette Hélène Tallon. Dans les années 1990 les financements étaient plus importants, mais depuis 2010 ils ont fortement baissé. Et cela ne s’arrange pas.


« Pas un vrai paysan »

L’invisibilité découle aussi de jugements portés sur les ruraux pluri-actifs : un viticulteur qui a parallèlement un travail salarié est souvent mal vu par ses voisins fermiers, qui le perçoivent comme une sorte de touche-à-tout, qui n’approfondit rien et n’est « pas un vrai paysan ». Cela pousse les « néos » à se créer une identité professionnelle factice, inexacte ou changeante, qui inhibe une partie de leur vie.  

Crédit : Patrick Lazic

Pour ne rien arranger « la pluriactivité pousse à travailler sur plusieurs territoires. Cette mobilité dans des espaces disjoints permet une synergie (les réseaux d’une activité profitent à une autre), mais provoque aussi une dispersion de l’identité professionnelle » s’inquiète Hélène Tallon. Pisteur en station de ski l’hiver, paysan l’été dans un autre village, bûcheron à l’occasion... Les gens autour de vous ne savent pas vraiment ce que vous faites ni où. Enfin, on constate que la tendance forte à se regrouper en collectif dilue encore l’identité professionnelle de chacun : le statut de l’activité est plus facilement reconnu de manière individuelle – Pierre est plombier, Michèle est maraîchère, etc. 

Ce syndrome d’invisibilité tient en grande partie à l’obligation des néoruraux de développer de la pluri-activité

Dans ce contexte, invisibilité et précarité alimentent une même spirale négative : « Les personnes touchées par la précarité vivent un équilibre instable qui peut un jour les faire basculer dans la pauvreté, voire l’exclusion, la marginalisation. Or, ce qui est particulièrement problématique dans la précarité c’est de ne pas la voir, et donc de pas pouvoir l’accompagner » explique la chercheuse, qui rapporte le témoignage d’une des personnes interrogées : « La précarité je ne l’ai pas choisie, j’ai choisi tout le reste ». Mais les néopaysans n’osent pas s’en plaindre ni solliciter de l’aide – ou ne disposent pas d’interlocuteurs institutionnels pour cela. Alors, ils naviguent et se débrouillent. 


Gérez votre prise de risque !

Tant qu’elle ne sortira pas de l’ombre, cette population nombreuse dans les campagnes sera privée de moyens. Et ce en dépit  de sa contribution : les néoruraux sont essentiels pour la transformation des territoires et de l’agriculture. Dans ce contexte leur disparition des radars institutionnels est-elle vraiment due au hasard ? « Elle traduit pour le moins l’incapacité du modèle dominant dans la construction et le développement des territoires à percevoir des innovations et des enjeux forts » répond la chercheuse. 

Un groupe en formation avec le Mouvement Terre et Humanisme

"L'invisibilité des néoruraux traduit l’incapacité du modèle dominant à percevoir des innovations et des enjeux forts "

Si une prise de conscience par les pouvoirs publics est urgente, une vigilance individuelle est aussi de mise pour celles et ceux qui s’installent : Hélène Tallon insiste sur le fait que, pour se protéger de la précarité, les néoruraux doivent régulièrement faire le point sur leur situation, leur projet, leurs besoins et motivations. Cela permet, par exemple, de savoir qu’à tel moment un job alimentaire est nécessaire, tandis qu’à tel autre on peut se consacrer à un second métier qui a plus de sens mais peut être moins rémunérateur. « Cette mise en perspective permet de mieux évaluer le niveau de risque et de prendre des décisions. » Un conseil avisé et salutaire à méditer !


Pour aller plus loin


Commentaires

Cet article vous a donné envie de réagir ?

Laissez un commentaire !

Je partage tout à fait l'analyse de cet article. J'ai été moi même pluri actif avec une activité d'éleveur et d'enseignement. Certes je n'étais pas dans la précarité, mais j'ai fortement ressenti un système agricole qui ne soutient pas ce régime et un regard des "vrais" agriculteurs qui ne vous considèrent pas comme tel, même si vous faites au final le même métier et aussi bien qu'eux (mais à une échelle un peu plus réduite), vivez des contraintes supérieures (liées à la double activité, et à des aides réduites). Ceci étant je ne regrette rien de mon choix, ce fut pendant 20 ans une très belle expérience de vie et j'engage tous ceux qui seraient tentés par ce challenge de le faire !!!

Je suis néo-paysan maraîcher et aussi formateur et autres selon les projets et le temps disponible...A mes débuts mon frère m'a offert le bouquin que je vous conseille: "Néo-paysans, le guide très pratique" des Editions France Agricole publier par l'association Neo-Agri, de bons conseils, clair et précis, des détails pour chaque étape de l'installation des début jusqu'au financement (quoi, quand, qui, comment?), beaucoup de témoignages de néo-paysans et néo-ruraux. http://neo-agri.org/neo-paysans-guide-tres-pratique/

J'explore une agriculture à taille limité qui met les étoiles aux yeux des particuliers mais qui fait ricaner les professionnels. Mes journées sont hyper variées et chargées, je suis à la fois plombier, électricien, thermicien, maçon (en terre), jardinier, paysagiste, pépinièriste, formateur. Officiellement j'ai pris un statut de micro-entrepreneur en tant qu'accompagnateur en montagne (activité libérale vis à vis des institutions CAF, URSSAF) je gagne environ 600 euros par mois c'est la précarité (sobriété dirons certain) heureuse.
Je me reconnais exactement dans cet article à la différence que c'est un souhait de rester le plus invisible pour les institutions, car les cases dans lesquelles elles veulent nous inscrire me contraindrait beaucoup trop !
Vive la liberté

Il serait important de préciser le terme de "précarité" surtout dans des milieux qui veulent souvent sortir du "système" et tendre vers une certaine autonomie et/ou minimalisme. C'est une vraie question pour moi. Je vis actuellement en milieu urbain avec 730 € mensuel et j'arrive à mettre de l'argent de côté chaque mois, pourtant ma situation financière est vraiment considérée comme précaire... mais je ne me sens pas du tout dans une situation telle :)
Je vais bientôt faire partie des néoruraux avec le même type de revenu mais avec la possibilité de pouvoir cultiver une grande part de mon alimentation, de récupérer de l'eau, etc. ... ce qui rendra ma situation encore moins "précaire" selon les normes établies.
La précarité est-elle vraiment mathématique ? Comment la définir ?

Vous avez raison, Valérie-Anne, la précarité n'est pas (qu') une question de définition administrative et de niveaux de revenus. Elle dépend bcp du contexte de son territoire, des opportunités alimentaires (jardin, cueillette...), de logement, transports (collectifs gratuits ou à petits prix), etc. Mais aussi de la façon de le vivre... Merci pour votre commentaire. Vincent / Colibris

Bonjour et merci pour ce bel article qui me plaît vraiment.
Je me dirige vers ce type de vie.
Je vous souhaite une belle journée.
Monde

Déjà fait en 1970 un retour à la terre,
déjà découverte et pratique de la culture biologique et l’élevage de chèvres dans une propriété qui nous appartenait !
Tenu le coup 5 ans sans aucun soutien si ce n’est le rêve de mise en place d’une vie communautaire et le défilé de citadins qui venait nous regarder sous le nez et filer un petit coup de main pour la cueillette des olives contre hébergement et nourriture !
Rien de bien nouveau sous le soleil mais dégradation de plus en plus terrible de l’environnement dont nous avions déjà pris conscience à l’époque !

Invisibilité dont vous parlez est liée au système lui même qui veut nous mettre dans des cases... or, nous ne rentrons pas ou plutôt nous avons fait le choix de sortir de ces cases... les soit disants accompagnants sont bien souvent incapables de nous aider vraiment...
Ce que nous cherchons c l'autonomie pas la charité... ce que nous voulons c la liberté pas les subventions qui enchaînent...
Invisibles oui mais pour avoir la paix !
Pas besoin d'être aidé si c pour nous conformer à des exigences et des pressions de tous ordres... la paix et la liberté... la recherche d'harmonie... alors parfois il faut aller bosser et on le fait pour pouvoir continuer le chemin et vivre notre rêve... voilà...