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Entretien avec Florence Burgat

“Il n'y a pas de viande heureuse”


Florence Burgat est philosophe, directrice de recherche à l’Inra, détachée aux Archives Husserl de Paris (ENS-CNRS). Ses recherches portent sur les approches phénoménologiques de la vie animale, la condition animale dans les sociétés industrielles, et le droit animalier. Elle nous livre sa vision radicale de la relation entre l'humain et l'animal.



Pour des exigences sanitaires, éthiques, nos impératifs environnementaux et nos intérêts budgétaires, il paraît nécessaire de réduire nos consommations de produits animaux. Mais, après tout, est-ce que l’homme a toujours été carnivore...?

Vous évoquez deux choses très différentes. En effet, réduire sa consommation carnée pour telle ou telle raison, c’est admettre le principe de la boucherie. Cesser de manger les animaux relève d’une décision qui est entière, ou qui n’est pas. Elle constitue un rejet du principe même de la boucherie. L’homme pourrait toujours avoir été carnivore sans que cela nous empêche d’imaginer qu’il change de régime. Les conditions de vie, les modes de consommation et de production se sont considérablement transformés, par conséquent les hommes aussi ! Un individu qui est assis durant son travail ne devrait pas avoir l’alimentation d’un travailleur de force.

Mais j’irai plus loin, en disant à ceux qui affirment que l’alimentation carnée est "naturelle", que l’humanité ne cesse de "s’arracher à la nature" — mouvement qui passe pour être le "propre de l’homme" —, et qu’elle le fait à propos d’activités beaucoup plus solidement ancrées dans la donne biologique ("la nature"), comme la procréation, par exemple. L’humanité a, au cours de son histoire, expérimenté tous les régimes, y compris le cannibalisme de gourmandise, une catégorie identifiée et bien documenté par les ethnologues. Le régime végétarien a été bien plus pratiqué que la consommation hyper-carnée qui est la nôtre aujourd’hui et sur laquelle nous commençons à avoir quelque recul. Elle est néfaste. Les personnes en surpoids ou obèse sont de plus en plus nombreuses, sans parler d’autres problèmes de santé.

"Le régime végétarien a été bien plus pratiqué que la consommation hyper-carnée qui est la nôtre aujourd’hui"

Dans certaines sociétés, passés ou présentes, on peut avoir de l’affection pour des animaux, en sacraliser certains, et pourtant les tuer, parfois pour les manger… Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

On peut en dire autant des humains entre eux, y compris une fois déclaré que tous les hommes naissent libres et égaux en droit ! Nos relations avec autrui sont faites de paradoxes, car notre vie psychique est pavée d’ambivalence et de mensonges à soi, c’est-à-dire de mauvaise foi, pour reprendre l'expression de Sartre. Par ailleurs, les sociétés instituent des statuts différents qui enracinent certaines attitudes et certaines pratiques, lesquelles finissent par nous sembler aller de soi et refléter "la vérité". Ainsi nous semble-t-il relever d’une sorte d’évidence que les chats et les chiens sont là pour habiter dans nos maisons et cheminer à nos côtés, tandis que les animaux traditionnellement engraissés pour la boucherie ou pêchés seraient "faits pour cela", de toute éternité ! Alors que ce statut et ce traitement doivent tout à une décision économico-politique, et par conséquent contingente.

Abattoir (source : Magazine la Ruche qui dit oui)

Manger des produits animaux ne répond pas seulement à la satisfaction de nos besoins de protéines : il est aussi lié historiquement à une dimension sociale, considéré parfois comme un signe de progrès, mais aussi de culture et de plaisir… Comment conjuguer cette dernière dimension, surtout en période de fêtes familiales, avec les exigences éthiques, sanitaires, économiques et environnementales évoquées ?

Il y a à l’évidence des gens qui ont des problèmes de conjugaison ! Il est curieux de voir que l’on n’a jamais autant parlé de plaisir et de culture que pour vanter la boucherie, qui est à la lettre un massacre d’animaux. Nous en tuons trois millions par jour en France ! Peut-on imaginer cela ? Loin de voir dans la boucherie un progrès, j’y vois plutôt un frein à notre développement moral.

"Nous tuons trois millions d'animaux par jour en France ! Peut-on imaginer cela ?"

Comment pouvons-nous d’un côté prôner la civilité et le respect de nos semblables et dans le même temps sacraliser la mise à mort des animaux ? Tout semble se passer comme si, face à un morceau de viande, notre esprit ne pouvait plus fonctionner. Nous saliverions tellement que penser serait impossible ! Nous serions enchaînés, presque les victimes de la boucherie dont l’attrait serait trop puissant pour nous laisser la moindre marge de liberté… Pensons à ce qu’elle est en vérité : le massacre d’animaux aussi désireux de vivre leur vie que vous et moi, et qui, comme vous et moi, n’ont qu’une vie à vivre. Notre relation aux animaux est fondamentalement meurtrière. Nous les préférons morts plutôt que vivants : pourquoi ?

Source : Toronto Pig Save

On le dit peu, mais les élevages industriels, comme les abattoirs, sont aussi des lieux de souffrance humaine. Quelles en sont d'après vous les causes ?

On le dit au contraire beaucoup ! Il faudrait s’entendre sur le type de souffrance car, par exemple, Geoffroy Le Guilcher, dans son livre Steak Machine, évoque les tendinites, les maux de dos, ces douleurs qui abîment physiquement les individus. Pour être tueur, on imagine qu’il faut soit aimer tuer (c’est probablement le cas de certains d’entre eux) et y prendre un certain plaisir, soit être parfaitement indifférent. Être une sorte de robot-tueur. Lorsque, au procès de l’abattoir du Vigan, le juge a demandé au prévenu qui comparait pour actes de cruauté comment il voyait les animaux, et qu’il a répondu qu’il les voyait comme des animaux, il n’y a pas lieu d’être rassuré de ce qu’il n’a pas répondu les voir comme des choses. Se serait-il "amusé avec la bête", selon ses termes, s’il l’avait prise pour une chose ? Le sadisme est intimement lié à cette empathie négative dont dépend le plaisir pris au spectacle de la souffrance infligée à une victime qui se débat dans le vide. La sociologue Catherine Rémy, dans son livre La fin des bêtes, a constaté au cours de son enquête que la résistance des animaux à leur mise à mort, le moment où ils s’imposent face au tueur comme des individus attachés à leur vie — cette disposition qui égalise les conditions humaine et animales — déclenche ce que le droit qualifie de "souffrances inutiles" : des coups volontaires, des sévices, des actes de cruauté. On peut penser, et je le pense, que tuer tous les jours des animaux qui résistent et que l’on frappe pour les faire avancer vers leur mort détruit psychiquement l’individu qui s’y emploie. Que reste-t-il à l’intérieur de lui ? Tout doit être détruit à l’intérieur…

Tous les aménagements envisagés dans les systèmes dominants ne sont-ils que cosmétiques pour se donner bonne conscience ? Peut-il y avoir un mode d’élevage respectueux de l’animal ?

Ce sont en effet des cosmétiques pour permettre aux consommateurs de se raconter que tout a changé de sorte que tout peut continuer comme avant. Avant ils mangeaient de la "viande malheureuse", maintenant ils mangent de la "viande heureuse". À la bonne heure ! Le système, c’est-à-dire le concours des filières commerciales et des institutions, nous donne toujours les moyens d’épargner notre réflexion et notre sens critique. Il ne peut bien évidemment y avoir de boucherie respectueuse des animaux ! Où a-t-on vu que le respect était compatible avec le projet de faire venir au monde un individu pour l’engraisser, l’égorger et le manger ? Si c’est cela être respectueux, nous nous en passerons !

"Les pratiques d’élevage ont toujours impliqué ce que l’on reproche à l’élevage intensif : sélection, mutilations, contention, mise à mort en bas âge..."

Le travail de lecture qu’a nécessité mon livre L’humanité carnivore me permet d’affirmer, avec les historiens, que les pratiques d’élevage ont toujours impliqué ce que l’on reproche à l’élevage intensif : mutilations, contention, encagement, séparation des animaux, mise à mort en bas âge, sélection des animaux, etc. Et puis, nous sommes sept milliards d’humains à vouloir manger des produits animaux, de sorte que le seul élevage qui puisse répondre à une telle demande est l’élevage industriel. Des tonnes de viande sont jetées : ce gaspillage, cette dilapidation de vies animales, font partie intégrante de notre système consumériste. C’est une chose abjecte.

On pourrait parfaitement imaginer que ces produits deviennent des produits de très grand luxe (puisque les protéines peuvent se trouver ailleurs, comme l’atteste l’ancienneté du régime végétarien voire végétalien), et que le nombre d’animaux élevés et tués chute considérablement. Alors seulement des règles très strictes pourraient être imposées. Mais ne serait-on pas sur ce que l’on appelle "la pente glissante", c’est-à-dire celle qui peut reconduire à la situation initiale ? Il faut savoir qu’il existe beaucoup plus de végétariens en France (où il y en a pourtant relativement peu) que d’éleveurs, et que la fin progressive de l’élevage pour la boucherie ne modifierait pas grandement le paysage socio-culturel. Et puisqu’il paraît, contre l’évidence, que les éleveurs "aiment leurs animaux", ils pourraient enfin être vraiment heureux en s’occupant de refuges.

Porcelet dans un refuge GroinGroin (source : L214)

Manger moins de produits d’origine animale suppose d’accompagner aussi les consommateurs et les organisations territoriales et professionnelles du secteur : avez-vous des propositions en la matière ?

Il est certain que seules des transitions sont imaginables, du moins en l’absence d’une interdiction de l’abattage des animaux. Je n’ai pas à m’occuper de la restructuration de la profession : ce n’est pas mon métier ! Mais ce qui nous manque le plus, c’est l’imagination : imaginer un monde où les animaux bénéficieraient d’une place à nos côtés où nous n’ayons pas pour unique projet de leur trancher la gorge. Tout est à faire. Les auteurs du fameux livre Zoopolis donnent des pistes qui vont en ce sens. Il nous faut regarder les animaux autrement que comme de la viande, des peaux, du matériel de laboratoire, des bêtes de cirque, et nous trouverons des vies dignes d’eux.


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Commentaires

Certaines populations se sont développées grâce à la consommation d'animaux. Là où plus aucune plante comestible ne pousse des groupes humains ce sont installés soit en pêchant en chassant ou en élevant des animaux pour les consommer.
J'adhère a la parole de Mme Burgat mais je ne peux me poser la question des ces groupes humains et de leurs cultures aussi barbares puissent-elles nous apparaître. (consommation de phoques ou de baleines chez les Inuits)

Merci pour votre analyse bien intéressante et questionnante. Je ne peux m'empêcher cependant de faire le parallèle (et il pourrait s'appliquer mot pour mot parfois, comme ici par exemple : "Comment pouvons-nous d’un côté prôner la civilité et le respect de nos semblables"...) avec le nombre important de foetus tués chaque jour en France et dans le monde ou le nombre de personnes âgées en fin de vie délaissées dans des mouroirs. Je pense que tout est lié. L'écologie est vraiment intégrale.

Tous les arguments développés plus haut me font penser au monde d'aujourd'hui : toujours plus, violence, individualité, argent, irrespect, gaspillage, débordements, profit, égoïsme, etc. ...
Je me souviens d'avoir vécu dans une petite ferme de la Seine et Oise (hé oui, le temps passe) où les animaux : une vache, deux chèvres, deux cochons plus les petits, un âne, un chien, plusieurs chats, vingt poules, autant de lapins et de canards, un dindon, quelques pintades vivaient en liberté surveillée dans une cour un peu boueuse de mille m2 environ mais surtout dans une prairie attenante d'environ trois hectares.

Des pommiers plus quelques arbres nous apportaient un peu d'ombre car, oui, tous ces animaux vivaient semi-librement dans tout cet espace et nous jouions naturellement parmi eux. Ils sortaient et rentraient dans leur lieu de sommeil à l'heure naturelle que leur instinct leur dictait sans l'intervention de quiconque, à l'abri d'une grange qu'il fallait nettoyer régulièrement pour remettre de la paille neuve. les jours de pluie certains restaient à l'abri toute la journée. Un enclos grillagé et les murs de la ferme formaient notre frontière tout autour de cette grande propriété. Il nous arrivait de courir après les poules et les lapins par jeux mais, si la fermière nous surprenait, nous étions vivement sermonnés. Je crois que c'était la seule "torture" que ce petit monde subissait.

Nous mangions de la viande tous les dimanche.
Les abattages se faisaient au petit matin après avoir isolé le lapin, le poulet et plus rarement le cochon dans un enclot à part, la veille au soir.
La méthode : la hache et le billot pour les volailles. Quelques secondes de souffrance nous faisaient détourner le regard. Pour le cochon il suffisait de l'attirer sur une bâche et, pendant que l'animal était occupé, le fermier se plaçait derrière et un seul grand coup de hache au milieu du crâne.
Je peux témoigner que cette "viande" a vécu heureuse tant que son heure n'avait pas sonné. Et même à cet instant tragique la souffrance leur a été soigneusement épargnée. Les autres animaux étaient éloignés et seule notre curiosité d'enfants nous permettait d'en être spectateurs clandestins.

Ces gens-là étaient bons et humains tout simplement. Ils aimaient profondément la nature jusqu'à y être "fondus". Ils semblaient avoir trouvé le point d'équilibre entre besoin et superflu.
Je pense que nous devrions rechercher en permanence ce point d'équilibre où la nature nous montrerait quelques pistes.
Bien sûr, le monde est inégal et ce point médian n'est pas le même pour tous et pour tous les pays de la planète. Et si tous les hommes sont égaux, comme disait Coluche, certains sont plus égaux que les autres. Les uns mangent de la viande avec les légumes alors que les autres mangent des légumes avec la viande.

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