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Entretien avec Jocelyne Porcher

Pour des animaux bien dans leur vie



Ancienne éleveuse de brebis, Jocelyne Porcher est sociologue et directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) de Montpellier. Ses recherches portent essentiellement sur la relation de travail entre les humains et les animaux. Sujet sur lequel elle a consacré de nombreux ouvrages et articles, dont certains sont lisibles sur son site.



Pour des exigences sanitaires, éthiques, nos impératifs environnementaux et nos intérêts budgétaires, il paraît nécessaire de réduire nos consommations de produits animaux : à terme, y a-t-il encore un avenir à l’élevage ?

Les systèmes d’élevage issus du capitalisme industriel du XIXè siècle constituent une calamité pour la planète, pour les animaux mais aussi pour les éleveurs. Moi qui étudie ces systèmes depuis les années 1990, ayant commencé par les porcheries industrielles, ma conviction est faite depuis longtemps : il faut sortir de ce modèle d’une grande violence pour tous, et rebâtir un véritable secteur de l’élevage en France et en Europe. C’est-à-dire revenir au rapport historique de vie et de travail avec les animaux, de le réinventer en s’efforçant de leur donner une bonne vie, une alimentation de qualité, une vie à l’extérieur et une place dans les territoires.

À partir du moment où l’on sortira de l’élevage industriel, on élèvera moins d’animaux mais il y en aura un peu partout dans les territoires. Leurs produits seront de meilleures qualités, vendus à des prix plus équitables et sans doute plus élevés. On en consommera alors moins et mieux. Après, je me méfie des injonctions trop globales des pouvoirs publics et des hygiénistes au niveau des régimes alimentaires, sur la réduction drastique des produits animaux ou l’obligation de passer aux protéines végétales : ces injonctions ne tiennent pas compte des besoins individuels. Par exemple, les besoins en protéines végétales et animales ne seront pas les mêmes selon notre constitution, nos goûts et surtout notre activité, menée dans un bureau ou en plein air, etc.

Manger des produits animaux ne répond pas seulement à la satisfaction de nos besoins de protéines : il est aussi lié historiquement à une dimension sociale, considéré parfois comme un signe de progrès, mais aussi de culture et de plaisir… Comment conjuguer cette dernière dimension, surtout en période de fêtes familiales, avec les exigences éthiques, sanitaires, économiques et environnementales évoquées ?

Oui, en période de fête, on peut se faire plaisir et manger éthique ou de qualité, en consommant des produits d’exception, qui ont des valeurs gustatives, culturelles et morales, issus d’élevages respectueux des vaches, des agneaux, des porcs ou des volailles. Et manger ces viandes ou fromages-là est possible grâce à ces animaux. Ce n’est pas rien ! Les consommer devient en quelque sorte une célébration de ces animaux et de ce type d’élevage, de la culture agricole des terroirs aussi.

"Il faut sortir de ce modèle industriel, d’une grande violence pour tous"

On le dit peu, mais les élevages industriels, comme les abattoirs, sont aussi des lieux de souffrance humaine. Quelles en sont d'après vous les causes ?

Cette double souffrance, de l’animal et des producteurs, découle directement de l’organisation du travail en système industriel. À partir du moment où l’animal est considéré comme un produit, un objet ou une machine, il sera traité comme tel, n’aura aucune existence en tant qu’être vivant et sensible. Cela entraîne toutes sortes de violence au niveau de leur vie dans des bâtiments parfois surpeuplés, bruyants et étouffants, au niveau de leurs manipulations, dans les objectifs de production en deçà desquels l’animal part automatiquement à l’abattoir, etc. Or, le producteur et les salariés de ces systèmes savent pertinemment que l’animal n’est pas une chose. Et comme je l’ai montré dans mes enquêtes en système porcin (mais c’est identique pour les exploitations volaillères), cette organisation du travail les pousse à parfois réprouver ce qu’ils font, à se blinder, et engendre chez eux de la souffrance morale et psychologique. Ce système industriel, cette logique de rendement, broie aussi bien l’animal que l’homme !

Image du film "Dans ma tête un rond-point", de Hassen Ferhani

Tous les aménagements envisagés dans les systèmes dominants ne sont-ils que cosmétiques, pour se donner bonne conscience...?

Oui, si l’on ne remet pas en cause le système industriel de production, les différentes mesures d’aménagement pour atténuer la douleur animale demeurent cosmétiques. Malgré quelques améliorations limitées pour l’animal, la problématique du bien-être animal n’a servi qu’a faire durer ce système industriel et à le rendre socialement acceptable…

Ce serait quoi, pour vous, un système d’élevage respectueux de l’animal ?

Un animal domestique bien dans sa vie est d’abord un animal dont on respecte le monde. Cela signifie qu’il retrouve une juste place dans une relation de travail intelligente, apaisée et respectueuses des besoins de chacun avec l’éleveur et ses congénères, mais aussi avec d’autres animaux de ferme. C’est un animal qui peut sortir dehors, être soigné, correctement logé et nourri. Or, je ne crois pas qu’un système avec 500, 1 000 ou 2 000 vaches, enfermées dans des bâtiments, avec un environnement totalement artificiel et une existence d’un ennui incommensurable, soit compatible avec ce qu’elles sont. Car on les prive de marcher, de brouter, d’être sous la pluie, de courir, d’être liée à d’autres ou de se prendre la tête entre elles (en leur coupant les cornes, notamment), d’avoir une sexualité désirée aussi. De même un cochon, à l’odorat incroyable, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse sur un sol en béton passé aux désinfectants chaque jour ?

"Un animal domestique bien dans sa vie est un animal dont on respecte le monde"

Fort heureusement, il y a déjà des systèmes d’élevage bien différents dans toute la France. Je travaille avec un réseau d’éleveurs aussi inspirants qu’innovants dans leurs relations à l’animal et au travail de l’animal. Ce sont des élevages de taille plus modeste, qui correspondent aux ressources de leurs fermes, pour gagner en autonomie, mais aussi aux besoins alimentaires de leurs territoires pour s’inscrire dans un modèle alimentaire durable et de qualité. Nous sommes ainsi près d’un millier d’éleveurs, chercheurs, vétérinaires, consommateurs… à agir au sein du collectif Quand l’abattoir vient à la ferme, créé en 2015, pour un système d’abattage à la ferme respectueux des animaux et de la dignité des éleveurs. Des éleveurs se structurent au niveau des territoires, pour évaluer les besoins que ce mode d’abattage exige et demander aux pouvoirs publics de l’expérimenter.

Si cette réduction de consommation animale ne condamne pas d’emblée l’élevage, elle va – et c’est déjà à l’œuvre – modifier les pratiques et l’emploi dans ce secteur : comment l’imaginez-vous et comment doit-on accompagner les éleveurs ?

Je plaide, au sein d’Animal’s Lab, l’équipe de recherche que j’anime, pour restaurer la dimension du travail qui fonde notre relation historique à l’animal domestique. Car ces animaux travaillent avec et pour nous, selon des règles et des apprentissages. Il est alors indispensable de réfléchir à leurs conditions de travail, à leurs droits, afin de les améliorer, sous l’angle du don et du contre-don notamment.

Cela passe par revoir la politique agricole actuelle et le soutien apporté aux productions industrielles. Et refaire de l’élevage un véritable bien commun, voire un patrimoine de l’humanité, avec son histoire, sa diversité, ses nombreux services apportés à nos sociétés et nos paysages.

On ne doit pas laisser disparaître 10 000 ans de relation de travail avec les animaux, ce qui est en train de se passer par une industrialisation et de l’automatisation à outrance. Avec, au bout du compte la disparition des fermes de tailles modestes.

"On ne doit pas laisser disparaître 10 000 ans de relation de travail avec les animaux"

L’élevage finira-t-il pas disparaître ? Et au profit de quoi ? Les abolitionnistes, qui se battent contre l’exploitation animale sous toutes ses formes, élevage compris, contre la mise à mort de l’animal, et de fait contre sa domestication, avancent une alternative à travers les biotechnologies et l’agriculture cellulaire (par exemple, la viande in vitro). Cela me paraît critiquable en ce sens que cette voie s’inscrit dans une perspective toujours plus technologique et industrielle – l’agro-industrie ne s’y est pas trompée d’ailleurs, qui investit massivement dans ce domaine. Sans compter certaines contradictions chez ces abolitionnistes qui m’apparaissent curieuses, comme de vouloir libérer les poules, les vaches ou les cochons dans la nature, que l’on stérilisera au passage pour éviter leur reproduction et assurer leur disparition à petit feu, tout en vivant étroitement avec son chien ou son chat contraint au véganisme…

Manger moins mais mieux de produits d’origine animale suppose d’accompagner aussi les consommateurs et les organisations territoriales et professionnelles du secteur : avez-vous des propositions en la matière ?

Je rappellerai d’abord que consommer est (aussi) un acte politique. Chacun doit prendre ses responsabilités à travers ses achats alimentaires. Lorsqu’on achète de la viande ou des fromages en supermarché, sur un marché ou chez un producteur, on ne favorise pas les mêmes filières. Allons plus loin : si l’on veut que les vaches laitières, les poules ou les brebis ne partent pas à l’abattoir lorsqu’elles ne sont plus productrices, et bien alors finançons leurs retraites, comme pour les humains, en toute transparence ! 


Pour aller + loin

Sur le Mag :

Sur le web :

Quatre publications de ou avec Jocelyne Porcher :

Un ouvrage proposé par la Boutique Colibris :

  • Manger moins (et mieux) de viande, par Gilles Daveau et Étienne Friess. Dédramatisons ! Entre les postures radicales "viandard" ou "vegan", mille voies sont possibles et celle qui convient à l’un ne sera jamais tout à fait la même que pour son voisin.


Crédits photo : 

Chapô : Chèvres du Rove dans les lavandes, Annabelle Würbel.

Commentaires

Merci de mentionner les crédits photo notamment la mienne (chèvres du Rove dans les lavandes).
Merci.
Bien cordialement,
Annabelle Würbel

Bonjour, Désolé, nous n'avions pas trouvé de crédit sur le site https://abattagealternatives.wordpress.com. C'est ajouté !

Bonjour
J’ai écrit et monte une pièce de théâtre sur le sujet des algues vertes en Bretagne. Le thème aborde de plein fouet la cause de la prolifération de ces algues : l’elevage et l’agriculture Intensive. La pièce a été produite dans les côtes d’armor durant le dernier trimestre 2017. Chaque représentation a été suivi d’un débat avec la participation de bon nombre d’associations environnementales mais aussi avec des éleveurs «normaux ». J’ose vous demander de bien vouloir participer aux prochaines représentations afin d’étendre notre action pédagogique vers les générations futures....
Bien à vous
G. Libe auteur, metteur en scène

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