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En 2024, le Mouvement Colibris s’est associé au Mouvement pour l’Économie Solidaire (MES), au collectif Allumeuses et à des chercheur·euses, dans le cadre dans le cadre d’un programme de Recherche-action participative.

Interview : comment renforcer les associations face à l’épuisement militant ?

Comment défendre l’écologie quand on s’épuise ? Dans les associations et les collectifs engagés, l’épuisement militant est souvent présenté comme un problème individuel. Or, il peut aussi être le symptôme de difficultés plus profondes : perte de sens, marginalisation, surcharge, rapports de pouvoir, fragilité financière… Entretien avec Éric Favre, salarié de Colibris, qui accompagne cette démarche sur le terrain.

En 2024, le Mouvement Colibris s’est associé au Mouvement pour l’Économie Solidaire (MES), au collectif Allumeuses et à des chercheur·euses, comme Jean-Louis Laville (directeur scientifique, Chaire partenariale ESS de la Fondation du Cnam), dans le cadre d’un programme de Recherche-action participative. L’objectif : mieux comprendre ce qui fragilise les collectifs et expérimenter des méthodes pour leur permettre d’analyser eux-mêmes leur situation et retrouver du pouvoir d’agir.


Comment est née cette démarche de Recherche-action ?

Éric : À l’époque, je faisais un constat : il y avait une perte de dynamisme dans les groupes locaux. Des initiatives y étaient toujours menées pour la défense de l’écologie, mais la mise en action était difficile, complexe. Il y avait des formes d’épuisement, avec des bénévoles qui partaient. Par contre, je n’avais pas la compréhension de l’origine du problème.

En 2024, j’ai rencontré le MES et Allumeuses pour la première fois. Il y avait une proposition de financement du Fonds de la Vie Associative (FDVA) pour une expérimentation, et on s’est regroupés là-dessus. De mon côté, j’avais déjà commencé à travailler sur ces questions mais le programme de Recherche-action participative m’a poussé à continuer. 

Pourquoi avoir choisi de partir de l’épuisement militant ou de ce qu’on appelle communément le « burn-out » ou « bore-out » ?

Éric : Il faut faire attention à ne pas considérer le burn-out ou le bore-out comme le problème en soi. Pour moi, ce sont plutôt des conséquences, à la fois de ce qui ne fonctionne pas dans un groupe, et aussi des causes externes à l’organisation de ce groupe. Par exemple : l’arrêt d’un projet, d’un groupe local ou d’un collectif associatif car on ne se sent plus en capacité de l’accompagner.

Quand on s’investit dans une association, c’est quand même parce qu’on souhaite exercer une certaine action, une transformation sur notre environnement. Si on ne trouve plus l’espace adéquat où on se sent bien et légitime de mener ces actions, on ne peut plus s’engager efficacement et avoir un pouvoir d’agir sur l’endroit où on vit.

« Il faut faire attention à ne pas considérer le burn-out ou le bore-out comme le problème en soi. Pour moi, ce sont plutôt des conséquences » – Éric Favre

Il faut donc aller chercher ce qui se trouve derrière l’épuisement ?

Éric : Oui. Ce qui m’intéresse, c’est d’en comprendre les facteurs et la manière dont ils interagissent les uns avec les autres. Par exemple, un projet associatif peut être mis de côté, avoir du mal à avancer et cela peut produire du burn-out chez les bénévoles qui le portent. Ils et elles peuvent se dire qu’il faut en faire plus pour montrer ce qu’ils ou elles sont capables de faire, et donc se mettre en situation de burn-out. Ou bien on peut être marginalisé·es et être en burn-out/bore-out, et alors penser : « On n’a plus la capacité d’agir. Donc pourquoi agir ? » et au final ne plus rien faire, abandonner. Ainsi, on peut potentiellement comprendre ce que vivent les collectifs et les individus qui les composent.

C’est aussi lié à une réflexion plus politique sur la situation des associations, n’est-ce pas ? 

Éric : Exactement, et Jean-Louis Laville l’explique très bien d’ailleurs. Il y a un phénomène à l’œuvre depuis quelques années dans les associations, celui de la « marchandisation » des services, c’est-à-dire que celles-ci deviennent, en quelque sorte, des prestataires de la politique publique. Elles se dépolitisent avec ça. Pour lui, c’est vraiment une conséquence d’un monde néolibéral.

Si l’on constate des formes d’épuisement aujourd’hui dans les associations, c’est aussi lié au fait qu’elles soient si peu considérées et en même temps on s’attend à ce qu’elles assurent des services d’intérêt général à la place des services publics… Elles ne peuvent pas vraiment concurrencer les entreprises qui sont sur des logiques de marché bien sûr, ce qui va aussi produire de la concurrence inter-associative. C’est clairement très problématique.

Et les Allumeuses, le MES, comment se situent-ils par rapport à ces sujets ?

Éric : Marie-Laure Guislain, qui a co-fondé Allumeuses, part davantage du vécu du burn-out, elle est vraiment sur du diagnostic collectif et non sur le développement personnel. Elle fait de la sensibilisation pour les groupes et a une approche très « pratique », c’est-à-dire qu’elle cherche à comprendre les causes de l’épuisement et comment en sortir. Elle fait des conférences gesticulées également sur ces sujets, en dénonçant les effets néfastes du capitalisme.

Le MES, quant à lui, travaille régulièrement avec des chercheur·euses, à différents niveaux de l’économie sociale et solidaire dont Jean-Louis Laville d’ailleurs. Il organise un compagnonnage entre les structures. 

Vous avez travaillé à partir de quatre « axes de gouvernance ». De quoi s’agit-il ?

Éric : Je ne sais pas si le mot « gouvernance » est le bon terme, mais c’est ainsi que le MES le nomme en tout cas. Ce sont en fait quatre angles de compréhension – deux en interne et deux en externe. À chaque fois qu’on a fait un travail sur le terrain, on est allés questionner ces quatre angles, en essayant d’estimer à combien on était, sur une échelle de 0 à 10.

Le premier vient requestionner le sens du projet associatif, son utilité sociale, sa capacité à engager une transformation sociale sur le territoire. Le deuxième, qui est aussi interne, relève de comment on organise et renforce sa capacité d’intervention pour la transformation écologique, sociale, solidaire et démocratique.

Le troisième, en externe, s’inscrit dans une logique de mutualisation et vient analyser les fonctionnements et les coopérations sur le territoire. La mutualisation entre organisations, c’est aussi quelque chose qui renforce l’écosystème des partenaires sur le terrain et la capacité à agir. 

Et le quatrième s’efforce de comprendre comment on construit un projet collectif, en donnant du sens à l’action inter-organisationnelle. L’idée ici est de porter une vision politique.

Chez Colibris par exemple, les actions en local sont déjà considérées comme des projets inter-organisationnels. Prenons le cas de l’organisation d’une fête de village par un groupe local, on est clairement dans l’inter-organisation affinitaire car le projet est collectif et fait appel à la mutualisation et à la coopération entre structures d’un même territoire. Est-ce que le projet est politique par contre ? 

Vous avez donc directement expérimenté sur le terrain des groupes locaux. Qu’est-ce que vous avez compris et comment avez-vous travaillé ?

Éric : Prenons deux exemples diamétralement opposés. D’un côté, à Luchon : c’est un groupe local très ancien qui subit une marginalisation sur un territoire rural et sous tensions, avec différents projets lancés qui peinent à voir le jour, notamment un tiers-lieu. En effet, ils et elles se heurtent à des blocages politiques aggravés par le fait de ne pas être natifs « du coin » (alors que l’identité locale est très forte). Et de l’autre, il y a le Mesnil-Saint-Denis, qui est un groupe récent avec une forte dynamique. Il est plutôt écouté et soutenu par la collectivité, et il s’insère bien avec le projet du centre social.

À Luchon, aujourd’hui, on est plutôt en quête de la bonne posture à adopter pour créer de l’émulation dans le groupe, recharger l’énergie et faciliter, à terme, le dialogue interculturel sur le territoire. Au Mesnil-Saint-Denis, il y a un risque d’épuisement dû la surcharge de travail. Pour parvenir à ce diagnostic, j’ai utilisé plusieurs outils qui permettent de réfléchir ensemble. 

Quels résultats avez-vous obtenus ? 

Éric : À Luchon, j’ai travaillé à partir de l’atelier de « l’enquête aux récits » pour amener les bénévoles à identifier un projet, et j’ai utilisé un autre outil qu’on appelle le « champ de forces » pour clarifier, dans le temps, quelles sont les actions à mener à bien pour que le projet de diagnostic sensible émerge. Cela a permis de renforcer leur envie collective d’y aller : ils et elles ont pu formaliser un projet et en parler à des partenaires locaux, puis déposer un dossier de financement.

Au Mesnil-Saint-Denis, la problématique de la charge de travail, qui portait sur un nombre de personnes très réduit, était au cœur des interrogations. Les outils ont permis d’identifier des espaces d’implication possibles. On en a identifié presque une trentaine, et les bénévoles ont ensuite associé leur nom à des espaces où ils et elles souhaitaient s’impliquer, et décharger leurs collègues de certaines tâches. Pour moi, c’était essentiel d’arriver à montrer à l’ensemble du collectif les endroits où ils et elles pouvaient s’investir et où il y avait des besoins.

« Comprendre, c’est se donner le pouvoir d’agir » – Éric Favre

Tu parles beaucoup d’outils. Quelle est leur spécificité par rapport aux outils classiques d’intelligence collective ?

Éric : Dans la Recherche-action participative, il y a vraiment un souci de collecter de l’information réutilisable. Souvent, avec les outils d’intelligence collective, on produit plein de post-its, mais on ne sait pas quoi en faire. Alors que là, justement, on va jusqu’au bout du cycle, on repart avec quelque chose d’exploitable derrière. 

Ce n’est pas comme une Fresque du climat où tu ressors avec des émotions mais tu ne sais pas quoi faire avec ensuite. C’est quoi le plan d’action ? Ici, on met un peu de côté l’émotionnel et on s’attarde davantage sur la question de l’analyse collective de nos propres pratiques. Comprendre, c’est se donner le pouvoir d’agir.

La Recherche-action participative ne donne pas de solution toute faite. Par contre, elle donne les outils pour s’auto-analyser et comprendre les enjeux qu’on peut avoir dans nos collectifs, pour mieux se situer et agir. C’est vraiment ce qui m’intéresse dans cette démarche : comment, à partir des problématiques que l’on rencontre, on peut comprendre le système dans lequel on est, les jeux de pouvoir, les pressions, les marges de manœuvre, les alliances possibles, et retrouver une capacité d’action ? 

D’ailleurs, pour creuser ces sujets, j’aimerais citer le travail de Jacques Chevalier, chercheur à l’Université Carleton à Ottawa (Canada), et Sylvie Blangy qui nous a formé·es à la pratique, elle aussi chercheuse au CNRS et tête pensante des travaux de Recherche-action participative.

Cette démarche est-elle amenée à continuer au-delà du programme actuel ?

Éric : Chez Colibris, on ne s’arrêtera pas à la fin du programme de Recherche-action participative, c’est certain. On va continuer sur les projets des groupes locaux, même si on n’aura pas forcément le même financement pour appuyer la recherche.


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