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Mode d'emploi

La Ressourcerie du Pont #2

La source d’une nouvelle société


La Ressourcerie du Pont au Vigan, dans les Cévennes, n’agit pas seulement pour contenir le débordement irrésistible des poubelles, relocaliser la gestion des déchets et pallier l’insuffisance des éco-organismes – sociétés privées qui gèrent les déchets triés. Cette ressourcerie  catalyse également d’autres initiatives locales, telle la production autonome d’énergie, l’alimentation en circuit court et de proximité, ou la monnaie locale, pour un projet de société complet et cohérent.  

Le panneau « Ressourcerie du Pont » accroché à la façade fatiguée de l’ancienne usine textile de la petite ville cévenole du Vigan ne rend pas justice aux multiples activités qui bourdonnent à l’intérieur. Les habitants qui s’y rendent régulièrement le savent bien. Ici, on collecte les objets récupérables, pour les réparer, les valoriser, puis les vendre, mais aussi pour sensibiliser les citoyens à la limitation des déchets. 

Créée en 2014, cette organisation opère dans un bâtiment de 3 500 mètres carrés, près du centre ville. De 38 tonnes par an en 2015, la montagne d’objets collectée est passée à 70 tonnes aujourd’hui. L’ensemble est géré par 6 salariés et une équipe de bénévoles (lire l’article 1). Ici, les meubles sont rénovés dans un atelier d’ébénisterie, les vêtements triés pour être revendus ou bien transformés en costumes de spectacle par exemple, les livres finement sélectionnés et mis en valeur, comme tout un précieux bric à brac de vaisselle, d’appareils électro-ménager ou de jouets. Parmi les ateliers présents dans les lieux, on compte aussi la réparation de vélos, la soudure, la vannerie, la création d’œuvres d’art.

L'écosystème de la ressourcerie du pont

Expérimenter un projet de société

Mais très vite on se rend compte que ce lieu offre bien davantage. Il expérimente en réalité un projet de société dépassant la simple récupération d’objets : une quête d’autonomie large. Ici, on se retrouve pour des rencontres régulières, autour d’initiatives concrètes dans les domaines des énergies renouvelables et citoyennes (la toiture de la ressourcerie sera bientôt couverte de panneaux solaires), la finance éthique puisque l’équipe est très impliquée dans la monnaie locale, l’Aïga, l’organisation de chantiers solidaires, la convergence des actions écologiques du territoire ou encore la préservation des savoir-faire. De même, la création artistique vit ici au gré d’expositions et de spectacles. L’immense bâtiment sert enfin au stockage de l’équipement logistique de l’association Village du possible (lire notre article n°1) : chapiteaux, yourtes, cuisines, sono et mobilier y sont entreposés. 

Cette ressourcerie de 3 500 m2 au coeur du Vigan collecte 70 tonnes de déchets par an grâce à 6 salariés et une équipe de bénévoles

Plutôt que de longs discours, les initiateurs de ces actions donnent à voir et à vivre les alternatives qui pourraient concrétiser une réelle transition écologique dans ce territoire. Les différentes actions sont étroitement liées les unes aux autres, imbriquées. Les projets s’alimentent entre eux à la manière d’une boucle économique vertueuse : chaque organisation accepte la monnaie locale ; la ressourcerie prête ou donne du mobilier aux autres associations ; les bénévoles sont rarement investis dans une seule des actions menées et font eux aussi vivre le lien entre les projets. Mais au-delà de ces interdépendances associatives, les ramifications de ce réseau d’entraide impliquent de nombreux habitants et amis et se prolongent dans la vie quotidienne de chacun, à travers d’autres activités communes : cueillettes, coups de mains réguliers, habitat partagé, mutualisations de matériel... La mise en commun est un mode de fonctionnement ancré ( lire notre premier article), qui dépasse la vie associative « formelle ». L’ensemble figure une petite société parcourue de liens multiples dont l’un des points communs est de vivre avec le moins d’argent possible, en se tenant le plus possible à l’écart du système consumériste. Néanmoins cette communauté souhaite aujourd’hui, à travers la ressourcerie, montrer sur le terrain de l’économie, le réalisme de sa démarche et son intérêt par rapport à la gestion conventionnelle des déchets.

L'atelier réparation d'appareils électroniques de la ressourcerie du pont

Compenser l’inaction des éco-organismes

L’activité des ressourceries en France, en plus de son intérêt écologique, crée des emplois : alors que l’enfouissement des déchets génère à peine un emploi pour 10 000 tonnes (3 pour l’incinération) le réemploi solidaire et citoyen en crée 850 (chiffres de l’Ademe et du Réseau Francilien de Réemploi) ! 

Par ailleurs, les salariés sont souvent des personnes éloignées de l’emploi, sans forcément que cette démarche donne lieu à une réinsertion structurée ou accompagnée par une équipe sociale – ainsi au Vigan les salariés et bénévoles éloignés de l’emploi, n’ont pas d’accompagnement professionnel. 

Les salariés sont souvent des personnes éloignées de l’emploi, sans forcément que cette démarche donne lieu à une réinsertion structurée ou accompagnée par une équipe sociale

Les ressourceries viennent aussi pallier l’insuffisance des éco-organismes dont le rôle est de financer la collecte et le traitement de déchets spécifiques (triés), en échange de l’éco-taxe qu’ils reçoivent. Mais leur fonctionnement, mal encadré, s'avère très décevant. Ainsi la Cour des Comptes dénonçait en début d’année le fait que certaines filières affichent des taux de collecte inférieurs à 50 %. C’est notamment le cas pour les déchets d’ameublement, de textile ou encore les équipements électriques et électroniques, par exemple. Par ailleurs, les éco-organismes ouvrent la porte à la délocalisation du traitement des déchets (souvent dans des pays pauvres) et n’incitent finalement pas à la sobriété ni à la prévention : en effet, si les déchets sont pris en charge et sont apparemment recyclés, pourquoi éviter de jeter ? La Cours des Comptes conseille donc à l’Etat de mieux contrôler ces éco-organismes et de fixer des sanctions financières significatives en cas de non atteinte des objectifs. 

 

Atelier de créations artistiques de la ressourcerie du pont

Montée en puissance

En attendant, les ressourceries, bien que ne bénéficiant pas des moyens confortables des éco-organismes (financés par l’éco-taxe), offrent une alternative et donnent l’exemple. Ce sont des filières locales, qui impliquent les citoyens dans la gestion de grandes quantités de déchets. Et plusieurs d’entre elles initient un recyclage des déchets collectés, qui redonne une deuxième vie à de nombreux biens, créent des emplois nouveaux et initient une économie circulaire effective.

Pour que l’usage des ressourceries se développe et soit mieux connu, au-delà du cercle militant, le collectif du Vigan sort régulièrement de son site, pour aller chercher ceux qui ne fréquentent pas les lieux spontanément. Comme ce jour de mi septembre, sur le parking de la salle des fêtes d’Alzon, où Élise a garé son camion plateau bien en vue et disposé plusieurs poubelles afin de trier les encombrants que les habitants, prévenus par le calendrier de la mairie, lui apportent. Beaucoup s’attardent à discuter. Dans ce bourg cévenol c’est une occasion de se rencontrer. Et la Ressourcerie en profite pour réexpliquer les principes du tri et faire connaître son activité. 

"On ne veut plus être perçu comme des marginaux, on ne veut plus écrire dans la marge mais dans le corps du texte ! Pour cela il faut apprendre à monter en compétence..." »

Les instruments de musique de l'équipe de la ressourcerie du pont

Son budget annuel atteint aujourd’hui 143 000 euros, le bâtiment a été acheté (300 000 euros) par l’organisation et est en cours de mise aux normes. Les fondateurs qui reçoivent de nombreuses demandes d’interventions extérieures ont suivi une formation « chef et expert en projet ESS » et sont élus au sein du Réseau National des Ressourceries... En somme, le temps des cabanes dans les arbres (notre premier article) de la décennie précédente semble bien loin. « On ne veut plus être perçu comme des marginaux, insiste Sébastien, on ne veut plus écrire dans la marge mais dans le corps du texte ! Pour cela il faut apprendre à monter en compétence, voire à gérer des équipes. C’est nécessaire, même si nous restons fidèles aux idées qui nous poussent à agir depuis quinze ans et notamment au fonctionnement coopératif. »

Marqueur de cette évolution : récemment, l’équipe a remporté un appel d’offre où la Ressourcerie du Pont était en concurrence avec le groupe Nicollin, géant du secteur et multinationale qui gère tout le secteur du nettoyage et du déchet dans l’agglomération de Montpellier. « La mairie connaît de longue date notre action locale et sait combien la sensibilisation des citoyens est essentielle pour réduire les déchets. Tout comme la Communauté de commune qui devait trancher cet appel d’offre. C’est un des critères importants qui nous a permis de l’emporter » se réjouit Sébastien. Une belle reconnaissance de leurs savoirs faire. Et une autre manière d’être subversif. 


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La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par 
le magazine en ligne de Colibris, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

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