bandeau campagne 2022 : RÉagissons
Recevoir des infos
Le MagDes idées pour construire demain
Mode d'emploi

Le Tour de France des Écolieux - Terre Vivante#1

L’écologie pratique de la terre au livre

Située dans le Trièves (Alpes du Sud) la Scop Terre Vivante réunit en un même lieu une ferme agroécologique et pédagogique, Les 4 saisons du jardin bio, une revue dédiée au jardinage bio, et une maison d’édition consacrée à l’écologie pratique. Si le site a été créé en 1994, la revue et l’organisation viennent de fêter leurs 40 ans. À la manière d’une forêt vénérable, cet écosystème humain est riche de sa complexité et plein d’enseignements pour les écolieux qui veulent s’inscrire dans la durée. Aujourd’hui la Scop prend un second souffle pour rester aussi pionnière qu’à ses débuts.

En 1979, les rares paysans qui évoquent l’agriculture biologique, passent pour des illuminés. Le recours aux produits chimiques est alors largement considéré comme incontournable. Dans ce contexte, les sept co-fondateurs (1) de Terre Vivante, qui ont d’abord pour projet la création d’une revue sur le jardinage bio, tissent entre eux les seuls liens possibles lorsqu’on est aussi isolés sur ces sujets : une cohésion solide. L’équipe travaille d’abord dans un minuscule bureau que se partagent plusieurs associations. « Seul, le canapé était à nous » se souvient Jean-Paul Thorez. « Nous étions sûrs d’avoir raison et qu’un jour ces idées-là seraient admises. » ajoute Claude Aubert (2), un autre co-fondateur. Aujourd’hui, aucun de ces fondateurs n’est plus présent dans les activités quotidiennes de Terre Vivante ; et certains ne sont plus de ce monde. Mais leur détermination résonne encore dans les mots du directeur arrivé il y a 5 ans : « Dans d’autres structures, les équipes successives modifient progressivement la philosophie du projet. Ici, l’esprit des fondateurs est toujours là et transcende les générations », constate-t-il.  

Une communauté de jardiniers

Concrètement l’aventure débute à la fin des années 1970, lorsque Karin Mundt, meneuse de la bande, déjà militante du bio, rencontre au fil de ses voyages de nombreux activistes, dont les fondateurs du mouvement anglais Garden Organic, ou encore Masanobu Fukuoka, l’un des pionniers de l’agriculture naturelle au Japon. Elle a son idée en tête et n’en démordra pas : elle engage ses six amis dans la création de la revue intitulée aujourd’hui Les 4 saisons du jardin bio, puis dans l’édition de livres (alors qu’aucun n’est journaliste ni auteur!), avec une ligne inchangée depuis : faire connaître et répandre le jardinage et l’agriculture bio. Une mission qui n’a jamais cessé de s’amplifier depuis, à travers tous les supports de Terre Vivante, y compris son site, ses forums, les réseaux sociaux, sa chaîne Youtube (cf. encadré). Le lien actif et permanent qui unit les jardiniers (en particulier les lecteurs) à Terre Vivante, prolonge la cohésion des fondateurs : « Dès le départ, les livres de recettes étaient, par exemple, réalisés à partir de propositions envoyées par les lecteurs, se souvient Marie Arnould, l’actuelle rédactrice en chef. Aujourd’hui encore le courrier est abondant et notre communauté de lecteurs est l’ADN de Terre Vivante » explique-t-elle. 

©LionelAstruc

Une île entourée de vallons sauvages

Écrire ne suffit pas. Les fondateurs veulent aussi démontrer, par la pratique et l’expérience, la pertinence de l’agriculture bio. Ils vont alors passer aux travaux pratiques ! En 1994, après de longues recherches, ils trouvent un domaine de 50 hectares, dans le Trièves au pied du Vercors. Le terrain leur sera gracieusement cédé par la mairie du village de Prébois - au grand dam des chasseurs - et devient le Centre Terre Vivante. Un réseau de jardins et d’espaces de démonstration et d’exposition est alors aménagé dans ce vallon sauvage. Le site n’a pas une vocation vivrière, plutôt pédagogique et expérimentale. Il est agencé pour inspirer, transmettre les clés du jardin bio et plus largement de l’écologie pratique (habitat, énergie, cuisine...). Aujourd’hui sur les 50 hectares, 45 sont « sauvages » et 5 hectares sont aménagés avec notamment un espace de jardinage expérimental, un rucher école, un poulailler, des expositions en plein air (montrant, par exemple, chaque type d’isolant écologique, un module sur les toilettes sèches, un autre sur l’énergie solaire ou encore sur la phyto épuration, etc.), des panneaux solaires, une station d’épuration naturelle, un restaurant, des hébergements, un terrain de camping, une boutique, mais surtout un potager et des serres : « Certains espaces sont dédiés à la pratique du potager familial, explique Pascal Aspe, le responsable des jardins (lire aussi notre 2ème article). D’autres accueillent les stagiaires en formation, sans compter les zones nichoir (mares, hôtels à insectes, rocailles, haies etc...). Le site est à l’abri de la moindre pollution sonore ou lumineuse, comme une île entourée par l’océan – ici, des vallons sauvages. » explique-t-il. Tel était le souhait des fondateurs exigeants et qui ne se sont pas trompés : le centre a accueilli jusqu’à 20 000 visiteurs par an malgré l’éloignement - à 50 km de Grenoble. Lequel oblige aussi une partie des salariés à faire beaucoup de route...


©Lionel Astruc

Introduire davantage de coopération

Depuis 40 ans, cette association (devenue SCOP en 2005), qui réunit un centre d’écologie pratique, une maison d’édition et une revue, n’a jamais cessé de grandir (37 salariés aujourd’hui), y compris à l’heure où d’autres éditeurs inondent désormais les librairies avec ce type d’ouvrages et où d’autres fermes – souvent plus récentes et plus médiatiques, comme les Amanins ou le Bec Hellouin – occupent aussi le terrain. La pérennité de Terre Vivante découle d’une quête rigoureuse d’équilibre entre rentabilité, fortes convictions, sobriété et démocratie vivante. « Une clé essentielle pour durer est la gouvernance très horizontale : 27 salariés ont le statut d’associés et rien ne se fait sans une majorité de voix. Notre principe de base : un individu égale une voix, décrit Olivier Blanche, le directeur général de la Scop. Autrement dit, ceux qui ont davantage de parts n’ont pas plus de voix. Aujourd’hui 100 % des salariés éligibles au statut d’associé le sont.» 

Néanmoins Marie Arnould, la rédactrice en chef, rappelle qu’historiquement « ce n’est pas une Scop où chacun a mis des billes. C’est une ancienne association devenue Scop pour des raisons commerciales et qui a donc l’habitude d’avoir un dirigeant. Du reste on aimerait davantage de coopération au sein de nos équipes et nous allons nous faire accompagner pour y parvenir, ajoute-t-elle. Peut-être pour introduire un peu plus d’holacratie (3). » En attendant, les clivages sont d’ores et déjà bien vivants, débattus et fertiles. Comme celui, récurrent, de la croissance : une partie de l’équipe ne voit pas l’utilité de favoriser une augmentation du chiffre d’affaires tandis que d’autres – et notamment le directeur, issu d’un parcours plus entrepreneurial et commercial – voient l’augmentation de l’activité comme une forme de pragmatisme, notamment face aux investissements nécessaires pour réparer des bâtiments, par exemple, ou accueillir de nouvelles activités. 


COMMENT MOBILISER SA COMMUNAUTÉ FACE AUX CRISES ÉCOLOGIQUES ?
Terre Vivante est avant tout un passeur de savoir-faire et de connaissances. La Scop réunit et anime un large réseau de jardiniers passionnés de nature comme d’autonomie. Depuis les débuts du centre, 241 numéros de la revue Les 4 saisons ont été imprimés et une cinquantaine de livres paraissent chaque année.

Ces parutions ont un supplément d’âme indéniable : le lien profond et durable qu’a tissé la rédaction avec ses abonnés et que les lecteurs prolongent, entre eux. “On répond gratuitement aux questions techniques des abonnés qui nous envoient aussi beaucoup de témoignages, de bonnes pratiques et enrichissent le contenu du journal, menant parfois des recherches participatives dans leurs jardins. », précise Marie Arnould, la rédactrice en cheffe. Les abonnés ont ainsi accès à un espace dédié sur le site de Terre Vivante où ils partagent leurs pratiques, posent leurs questions, ouvrent des discussions et ont accès gratuitement à quantité d’informations et d’archives. « Maintenant l’animation de la communauté se fait beaucoup par un groupe Facebook où se retrouvent 1 500 personnes », ajoute-t-elle. De même, chacun peut accéder à la page Facebook de Terre Vivante (43 000 likes) ou encore à sa chaîne Youtube (11 000 abonnés).
Cette mobilisation ne s’arrête pas aux supports numériques : ce réseau se réunit aussi physiquement lors de rencontres et d’ateliers organisés par Terre Vivante dans les jardins de neuf collaborateurs réguliers du journal aux quatre coins de la France, ou encore lors de formations au centre écologique.

Pour autant, ces initiatives demeurent mal connues au-delà du cercle des initiés. Le rayonnement de Terre Vivante n’est à la hauteur ni de son patrimoine de connaissances, ni de son histoire de quatre décennies, ni du potentiel de son réseau. Cette discrétion s’explique sans doute par la localisation du centre, en pleine montagne. Peut-être découle-t-elle aussi d’une philosophie de la frugalité et d’une méfiance palpable à l’égard des surenchères médiatiques et des réseaux sociaux. Le choix de faire entendre mieux sa voix dans cette cacophonie est un dilemme pour beaucoup. Alors que les défis écologiques et climatiques sont immenses et réclament la mobilisation active de tous les réseaux, Terre Vivante peut apparaître en retrait. Comme un merveilleux vivier parfois coupé du monde. Comment partager très largement la richesse de leurs expériences, et en faire un levier de mobilisation du plus grand nombre, sans perdre son âme ?  Voilà un défi valable pour bien des écolieux en France.

©LionelAstruc

Autonomie en demi-teinte

L’économie de cet écosystème repose sur deux activités (l’édition et la presse, lire notre encadré), dont dépend financièrement la troisième : le centre d’écologie pratique (jardins, formation, restauration) qui, pris isolément, est déficitaire. Ajoutons que cette ferme n’a jamais été cultivée comme un site de production, même si elle agrémente, à la marge, la cuisine (dont tous les produits servis sont bio et locaux). Terre Vivante n’est donc pas autonome. Pour autant la thématique de l’autonomie alimentaire est au cœur de l’activité pédagogique, que ce soit dans le centre, dans la revue, ou encore dans les livres. Ce manque d’alignement entre le message et les actes peut surprendre. Mais il est assumé puisque les jardins n’ont jamais eu cette vocation dès le départ et ne le prévoient pas : le sol et le relief ne s’y prêtent d’ailleurs pas.   

Cela dit, le centre écologique a, dès ses débuts, assuré son autonomie en eau, grâce à un forage. Et plus récemment (en 2016) le site s’est équipé de 250 mètres carrés de panneaux photovoltaïques qui couvrent 70 % de ses besoins en électricité. Malheureusement le bilan énergétique du volet habitat est plus mitigé : revers de l’ancienneté, le bâtiment vu comme très écologique dans les années 1990 (murs en terre crue et cuite et couverture en bardeaux de mélèze), est aujourd’hui une passoire thermique qui nécessite 40 tonnes de granulés pour chauffer 800 mètres carrés (en climat de montagne) : les menuiseries mériteraient d’être remplacées, comme le tavaillon de la toiture. De même, il manque une isolation par l’extérieur et les panneaux solaires d’eau chaude doivent être réparés... « Pour toutes ces choses-là on n’y est pas, reconnaît volontiers le directeur de la SCOP. On le préconise dans nos livres sans être exemplaires. On en a tous bien conscience : 25 ans après la création du centre une remise à zéro des compteurs est nécessaire ». Cette démarche est en cours si l’on en croit la rénovation d’une partie du bâtiment transformé en hébergements flambant neufs (11 chambres de 1 à 3 couchages), éco-conçus, où les matériaux bio-sourcés et locaux sont à l’honneur, tout comme les économies en eau et en énergie (hébergements quasi passifs). 

Précipitation interdite

Si ce défaut de cohérence peut être critiqué, il résulte d’abord d’un manque de moyens. Mais avoir des moyens limités a aussi des avantages : l’équipe a développé un sens aigu de la frugalité et du système D. La visite des jardins est éloquente de ce point de vue. Ici, rien ne se perd, tout se récupère, qu’il s’agisse du bois, des pierres, des fauches, du mulch, etc. L’équipe sait combien le besoin pousse à la recherche de solutions, combien l’économie de moyen peut être une source essentielle et vitale de créativité, un moteur. Cette sobriété permet aussi à l’organisation d’être indépendante dans ses choix. L’activité presse en témoigne : Les 4 saisons est l’une des rares rédactions à garder le dernier mot sur la pub et ne se prive pas de refuser des annonceurs plusieurs fois par an. D’autres choix marquent la sobriété de l’équipe. Les journalistes privilégient absolument le train, y compris pour traverser le pays ; des recherches approfondies sur les emballages du magazine ont abouti, dès 2017, à l’usage d’une enveloppe de plastique, compostable chez soi (certifiée Home Compost), puis fin 2020 les abonnés reçoivent leur magazine sans aucun emballage. Côté livre, cet éditeur est aussi l’un des rares (le seul ?) à avoir réalisé une Analyse du Cycle de Vie de ses livres. Sur un marché où les éditeurs jouent la surenchère de l’offre, il a également décidé de plafonner le nombre de sorties d’ouvrages nouveaux.

Toutes ces avancées sont rendues possibles par un principe valable pour la revue, les livres comme les jardins et tout l’écosystème : ici, règne une pratique aussi forte que tacite de « non empressement » qui bannit la précipitation. Les articles comme les livres sont rendus longtemps avant parution et discutés, chaque aménagement des jardins, des bâtiments ou de l’organisation est mûrement réfléchi, débattu. Ce précieux calme permet aussi de faire pleinement vivre les complémentarités entre les différentes activités. L’ambiance est studieuse, parfois austère. Mais le rythme est aussi indéniablement plus apaisé sur cet îlot montagneux que dans bien des organisations. Ici, comme l’ont souhaité les fondateurs, pour durer on respecte les rythmes naturels. Que va piano va sano !


©LionelAstruc

TERRE VIVANTE EN CHIFFRES

 Budget de la SCOP Terre Vivante  sur l’ensemble des activités (jardins, formation, édition, et presse) : 5,8 millions.

Nombre de salariés : 37

Le CA de la SCOP se répartit comme suit : 

- Édition : 57 % du chiffre d’affaires. 

- Presse : 32 %

- Formations, visites, repas, nuitées : 11 %

Capacité d’hébergement et restauration : 

- 11 chambres de 1 à 3 couchages.

- Un terrain de camping est également proposé. 

- Tous les visiteurs et stagiaires ont la possibilité de se restaurer sur place.

Électricité :

- Surface des panneaux solaires photovoltaïques : 250 mètres carrés 

- Besoins en électricité couverts : 70 % 

Chauffage : 

- Surface de bâtiments à chauffer : 800 mètres carrés

- Poids de granulés consommés : 40 tonnes

- Plusieurs bâtiments sont mal isolés. 

Terres :

- Surface des jardins et des installations : 5 hectares

- Surface de forêt : 45 hectares

 Revenus / Salaires :

Toute l’équipe (y compris les jardiniers) dépend de la convention collective de l’édition. La SCOP a sa propre grille des salaires, 18 % au dessus des minimas de la convention.  

L’écart entre le plus bas et le plus haut salaire est de 1 à 4.

Impact et communauté :

- Revue Les 4 saisons 

- Nombre d’abonnés : 28 000 

- Ventes au numéro en kiosque et magasin bio : 10 000

- Chiffre d’affaires : 1,8 million d’euros. 

- Part du Chiffre d’affaire lié à la publicité : 5 % (dans la plupart des autres revues ont est plutôt à 30 %, voire davantage)

Jardins, visiteurs et formations

- Nombre annuel de sessions de stages : 41

- Nombre moyen de stagiaires / stage : 12, soit environ 500 formés par an.

- À cela s’ajoutent les groupes à la journée (scolaires ou autres) : environ 300 personnes par an.

Nombre total de visiteurs venus à Terre Vivante durant l’été 2020 :  6000 (+ 45 % / 2019)



[1] Karin Mundt, Claude Aubert, Jean Paul Thorez, Didier Chabrol, Jean Marie Collombon, Jean Roger Mercier et Tonia Amat. Ces co-fondateurs sont issus de plusieurs pays (Grande Bretagne, Allemagne, France)

[2] Agronome, il a également participé à la création de Nature et Progrès en 1964 et à la création de l’Ifoam en 1972 et est auteur de plusieurs livres. 

[3] Ce concept provient des mots grecs « holos » désignant « une entité qui est à la fois un tout et une partie d’un tout » et de « kratos » signifiant « pouvoir ». Il s’agit donc de donner le pouvoir de gouvernance à l’organisation elle-même.



La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par Colibris le Mag, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

Découvrir tous les articles


Commentaires

Cet article vous a donné envie de réagir ?

Laissez un commentaire !