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Entretien avec Guillaume Faburel sur les États Généraux du post urbain.

Un futur en commun hors des grandes villes ?

Le “système métropolitain” est toxique pour les êtres vivants, il est grand temps d’inventer notre avenir hors des grandes villes ! Voici la proposition lancée à tous par les premiers “États Généraux pour une société écologique du post urbain”. Cet espace de réflexion, d’échanges et d’imagination sur le monde d’après a été ouvert par un groupe de géographes et de politistes, dont Guillaume Faburel, professeur à l’Université Lyon 2 et à l’Institut d’études politiques de Lyon 2, auteur de "Pour en finir avec les grandes villes" (Le Passager Clandestin, 2020). 21 organisations, dont Colibris, s’y associent à ce jour. Ces États Généraux se tiendront les 27 (soir), 28 et 29 mai et les pré-inscriptions sont déjà ouvertes. Guillaume Faburel met sans attendre en débat une série d’enjeux et de questions stimulantes.

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– Vous avez initié des États Généraux du post urbain. Alors que les deux-tiers des Français vivent encore en ville ? Cela paraît très proclamatoire et bien peu opérationnel… Quel est le but de ces Etats-Généraux ?

 G.F. : C’est bien d’être proclamatoire et opérationnel, car ce sujet de la société écologique du post urbain à imaginer est complexe. La dimension proclamatoire demeure nécessaire car nous allons à contre-courant de la pensée encore dominante du modèle de société à construire. Donc, il y a de quoi mettre en débat, à rendre visible, à expliciter, et par moments à proclamer. C’est l’un des objectifs de ces premiers États Généraux du post urbain. Maintenant nous sommes bien d’accord que cette société à réinventer ne se fera pas que de vive voix, mais aussi par des démonstrations de pratiques et modes de vie déjà à l’œuvre et par des expériences à mener dans des territoires.

Une forme d’exode urbain à bas bruit, avec la création d’espaces plus ouverts, ruraux à péri-urbains

Au-delà du terme d’exode (urbain), à préciser, il y a une tendance de fond à documenter sur de nouvelles façons d’habiter plus écologiques et solidaires loin des grandes villes. Je le rappelle, contrairement aux discours dominants, l’exode rural s’est inversé à la fin des années 1960 à 1970 et on est depuis une quarantaine d’années dans une forme d’exode urbain à bas bruit, avec le désir d’espaces plus ouverts, ruraux à péri-urbains. Cet « exode » est difficile à chiffrer précisément car non seulement il prend des formes multiples, mais surtout parce que les indicateurs de concentration et de polarisation n’ont pas été pensés pour rendre compte de cette évolution de fond.

Néanmoins, en croisant diverses données, on peut affirmer que, sur les cinq dernières années, entre 600 000 et 800 000 personnes ont migré des grandes villes vers les zones rurales et surtout péri-urbaines (quand bien même cette dernière zone est actuellement intégrée par la statistique officielle aux espaces métropolitains), où d’autres modes de vie sont recherchés, où d’autres espaces plus écologiques existent, etc (1). Et, on le sait toutes et tous, la pandémie de Covid-19 est venue dévoiler de façon spectaculaire – et questionnante sur ses dimensions socio-économiques – cette aspiration croissante de la population à quitter les grandes villes. Or, les premières enquêtes de l’INSEE, basées sur les évolutions du réseau téléphonique Orange depuis le printemps 2020, montrent que, parmi les personnes ayant fui les métropoles durant les deux confinements, près de 50 % ne s’y sont pas réinstallés une fois le déconfinement prononcé… 

Mascobado - Une Oasis au cœur de Montpellier (Alexandre Sattler)

– On le comprend, pour se défaire d’un modèle urbain et métropolitain qui fait véritablement système, il va falloir une forte détermination, car comme vous le soulignez toutes les institutions et les pouvoirs politiques et économiques sont construits autour de ce système. Quels sont les leviers que l’on peut mobiliser pour faire dérailler un tel système ?

Le premier levier est incontestablement de dévoiler et de faire savoir l’existence de ces nouvelles tendances, pas du tout marginales, d’habiter autrement la terre. Et d’arrêter de faire croire qu’il n’y a qu’une façon, urbaine, d’habiter notre Terre. Donner à voir ces nouvelles tendances, d’une formidable richesse et diversité, et rendre compte des motivations, de la place des aspirations écologiques, de vivre d’une façon plus solidaire, de redonner du sens à sa vie et à son travail, etc. Raconter aussi les difficultés rencontrées, les joies éprouvées dans ce changement de vie et d’activités. Voilà incontestablement un levier pour perturber le système métropolitain dominant.

Il convient aussi de critiquer, d’une façon constructive, la géographie officielle, ses indicateurs et ses outils, et de proposer de nouvelles géographies, de nouveaux découpages plus pertinents pour de nouvelles solidarités et en harmonie avec le vivant. En s’appuyant sur divers réseaux qui habitent autrement le territoire national et peuvent demain se relier. Je pense notamment à la notion nord-américaine de biorégion qui propose un « ménagement » et non plus un « aménagement » du territoire, d’être « gouverné par la nature », et la création ou simplement le respect d’identités autour des dynamiques écologiques, économiques et socio-culturelles. Cela crée des mondes communs par l'écologie, qui peuvent s’incarner par une vallée, une montagne, un bassin-versant, un massif forestier... Cette approche autonomiste s’affranchit des logiques et des découpages administratifs, pour redonner sa place aux dynamiques du vivant, aux liens entre humains aussi, aux liens tissés à travers leurs activités essentielles.

Nous vivons sous la pression d’une série d’imaginaires institués, autour de la démesure, de la passion de la consommation, de l’hyper-activité, de l’hyper-connexion, de l'hyper-mobilité.

– Pour construire ce monde d’après, cette nouvelle géographie physique et humaine, il va falloir aussi beaucoup d’imagination et de liberté par rapport à nos modèles de pensées traditionnels. Vous en avez fait d’ailleurs l’un des fils rouges de ces États-Généraux. Présentez-nous les enjeux de cette dimension des imaginaires !

Nous vivons sous la pression d’une série d’imaginaires institués, autour de la démesure, de la passion de la consommation, de l’hyper-activité, de l’hyper-connexion et l'hyper-mobilité. Il faut décoloniser ces imaginaires pour forger des imaginaires instituants, joyeux, des alternatives, et sortir des chaînes de dépendance et du régime des passions (tristes) urbaines. C’est le bon moment de le faire, et nous donnerons une place importante à ces imaginaires et visions agissantes durant les États Généraux du post urbain.


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- Le titre complet de ces Etats généraux est celui d’« une société écologique post-urbaine ». Est-ce à dire que le post urbain peut ne pas être du tout écologique ni, j’ajouterais, très démocratique et inclusif de la diversité socio-culturelle ? Il pourrait ressembler à quoi, des territoires-îles en autarcie et sans régulation ni solidarité entre les territoires ?

Dans l’histoire récente des civilisations, au XXe siècle, il y a eu des tentatives post-urbaines non démocratiques, des retours forcés dans les campagnes, par des régimes totalitaires en Chine, en Union soviétique, au Vietnam. Différemment, certains courants critiquent le post urbain en considérant que les villes historiques sont la garantie de services de proximité, de systèmes de solidarité, de pouvoir d'agir, etc. C’est d’après moi une erreur d’analyse car les villes n’ont jamais ou rarement été cet eldorado et espace inclusif prétendu. En tout cas pas pour tout le monde…

Le post urbain ne signifie donc pas du tout que l’on doive tous habiter en campagne, dans des hameaux ou des villages

Dans mon esprit le post urbain est la nécessité de « désurbaniser la Terre », de décoloniser imaginaires et pratiques des modes de vie dominants. Il s’agit donc d’un monde en devenir, à construire, autour des valeurs écologiques qui, n’en doutons pas, sont aussi socialement construites. Si le post urbain consiste à s’installer à la campagne, dans des petites villes, des bourgs ou des villages, sans rien déconstruire de nos imaginaires, modes de vie et d’activités, cela conduira aux mêmes catastrophes écologiques et sociales que la vie urbaine. On aura juste amplifié ce « système métropolitain » à la campagne… Rien de désirable ni durable ! Le post urbain ne signifie donc pas du tout que l’on doive tous habiter en campagne, dans des hameaux ou des villages. Il peut se traduire aussi par le fait d’habiter des petites villes, aux tailles humaines à préciser. L’important, c’est comment on habite les territoires, avec quels désirs, quels projets ; quelle est la place que l’on réserve aux vivants et aux coopérations dans nos projets de vie ; quelle gestion de la diversité et de la rareté on déploie, comment on revisite ses besoins, etc.

– On voit bien l’ampleur des chantiers de ces États Généraux du post urbain écologique. Tu imagines vraiment que vous allez pouvoir les réaliser en deux jours et demi…?

Non, bien entendu. Ces États Généraux sont pour nous le lancement d’un travail collectif au long cours, pluri-annuel. Ce n’est aucunement un galop d’essai, car l’enjeu est immense mais essentiel à relever. Et dans ce travail, tout le monde est le bienvenu ; pas seulement une poignée d’universitaires et de structures militantes, mais aussi des citoyens curieux, les quidams inquiets, des personnes désirant changer de vie et y réfléchir collectivement. 

Quartier Vauban, Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne (Patrick Lazic)

(1) - Selon l’Atelier parisien d’urbanisme, Paris se dépeuple au rythme de 0,5 % de sa population – soit près de 11 000 habitants – par an depuis 2011. Entre 2006 et 2011, elle en gagnait 14 000. Ainsi, à la rentrée scolaire 2021, les écoles et collèges de Paris accueilleront 3 500 élèves de moins qu’en septembre 2020.

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